48.
Ma solitude se lève avec moi chaque matin...ou pour être exact, me précède de quelques instants, car c'est elle que je vois en premier quand j'ouvre les yeux. Je la connais bien maintenant...depuis le temps qu'on se fréquente...Elle m'accompagne presque partout où je vais.
Ma solitude est sévère, et ne laisse jamais rien passer, sauf parfois quelques rayons de soleil, deux ou trois phrases dans un livre de poésie, les rires dans les yeux d'un enfant, un peu de chocolat et un ou deux verres de vin. Jamais rien d'autre; pas de rumeurs, pas d'espoirs et pas de regrets. Elle ne me laisse sortir aussi que très peu de fois, pour aller visiter les parents, dire bonjour à une amie, écrire quelques mots inutiles ou me promener dans un jardin. Rarement ailleurs.
J'ai lu dans un livre que les hommes, même sans le savoir, attendent toujours le printemps; pas la saison, mais cette déchirure qui réveille les cœurs tristes comme le moi de mai déchire les brumes de l'hiver. Ce printemps-là peut survenir à tout moment, même quand on s'y attend le moins. Je pense que moi aussi, j'attends le printemps. Mais je ne le saurai qu'après coup, lorsque je me lèverai le matin et verrai un autre visage que celui de ma solitude.
****
J'étais à Paris pour quelques jours. La ville était sublime, j'avais de l'argent, je dinais dans de grands restaurants gastronomiques et je dormais dans un hôtel luxueux. Mais les rues étaient vides, les magasins aussi étaient vides...l'air était froid et le lit aussi. Tout était toujours vide et tout était toujours froid. Et quand bien même il y avait des foules partout, je ne pouvais entrer dans aucune; ma solitude m'y précédait immanquablement.
Je retourne à Tunis. Ma solitude prend l'avion avec moi. Je pense à quelques chose au dessus de la méditerranée: Au dessus des nuages, il fait toujours beau. S'il y a encore des nuages, c'est que je descends un peu trop bas.
L'air ici est meilleur et il fait plus chaud; mais il y a encore trop de bruit, de saleté et de désordre. Encore des foules qui se réunissent et qui se disputent. C'est l'avenir qui est en jeu. Oui, l'avenir lui-même disent-ils... Malheureusement pour moi, ici aussi, je ne peux entrer dans aucune de ces foules. Ma solitude ne me laisserait pas. Ils ne parlent que de la laideur de l'époque dit-elle....Oui, je sais...ma solitude est sévère, vous disais-je.
****
Ma solitude me raccompagne au lit; c'est elle encore que je vois en dernier quand c'est le moment de dormir. Je ferme les yeux et j'observe l'obscurité. A l'envers de mes paupières, il est inscrit quelque chose; un nom que je ne lis pas encore.