jeudi 26 avril 2012

153.

Je parle peu, mais mon âme bavarde beaucoup, ou plutôt écrit beaucoup. Car tout, pour elle, est un prétexte à faire des phrases, à soliloquer mentalement.

Dans la rue, je marche et j'écris en même temps. J'écris des bouts de phrases, des incipits de romans de gare, des sentences et des affirmations le plus souvent sans objet, des vers sans rimes,...Je me surprends ainsi, souvent, en train de composer mentalement un texte destiné à être lu; alors que je devrais normalement penser à la situation sans forcément en prendre conscience.

Le problème est que je m'entends penser. Je m'entends dire toutes ces phrases, ce charabia sans cohérence...

Il me faut ensuite beaucoup de temps et de labeur, pour laisser décanter les choses et aboutir à un texte plus ou moins lisible par d'autres personnes... Bien sur, ce texte n'a, généralement,  rien à voir avec ce que j'avais voulu écrire au départ.

***

Je regarde la rue depuis une fenêtre en étage.

En bas, il se passe des choses : un monsieur salue son voisin de palier, une vieille dame se fait voler son sac à main, un automobiliste ivre heurte un jeune enfant, deux amants se rencontrent sur le trottoir et s'enlacent tendrement... Il se peut que cela soit mon propre corps qui est en bas, qui se fait saluer, voler, heurter ou embrasser...

Mon âme suit attentivement tout ce qui se passe sous ses yeux et ne les en détourne jamais; elle se nourrit de tout: ça l'étonne, l'exalte, l'interroge, l'attriste ou la révolte...et elle consigne par écrit tout ce qu'elle a vu et ce que cela a pu lui inspirer.

Elle peut de sa fenêtre connaître la solitude et l'angoisse, elle peut connaître la joie et la paix... Elle peut connaître le bonheur et le malheur... et tous ces états (d'âmes) sont des prétextes pour écrire.

Et quand bien même, la rue serait déserte et qu'il ne s'y passe rien; elle lèverait la tête au ciel pour regarder les oiseaux voltiger au dessus des immeubles, ou les étoiles briller froidement dans le ciel... et elle en ferait aussi des phrases.
152.

Comme sur une montagne russe dans un parc d'attraction moderne...
Le train roule vite, monte, descend, tourne, se renverse...et un homme s'accroche désespérément à son siège, la gorge nouée, de peur de se faire éjecter.

La vie aussi est une montagne russe. Son parcours est sinueux et fait de hauts et de bas; son train est rapide et ne s'arrête jamais avant la fin.

Aussi, l'homme "ordinaire" s'accroche (désespérement) au mythe d'une identité personnelle stable et d'un scénario de vie, tracé à l'avance, auxquels il va s'identifier; et il voudrait que cela dure indéfiniment, sans changement. En somme, il s'invente un siège auquel il s'accroche solidement. Car toute sa peur à lui  est aussi de se faire éjecter...

Mais cette peur lui donne la nausée, il palît à vue d'oeil, il vomit tout ce qui est mauvais en lui:  sa pusillanimité, sa lâcheté, son ressentiment... Elle lui fait perdre toute curiosité, il se crispe en essayant d'anticiper les dénivellations à venir...Il se retourne à droite et à gauche; et voit que les autres ont aussi peur que lui... Ceci lui confirme le bien-fondé de sa réaction, et il s'accroche encore plus désespérément à son siège.

Mais tout cela se fait, à son insu, dans les bas-fonds de son âme. Inconsciemment, il essaie  sans cesse d'oublier cette peur. Du dehors, il paraitrai "ordinaire", et se comportant comme tout monde. Il a justement choisi le pire critère de jugement : "comme tout le monde."

Il faut dire que cette peur est une peur habile et perfide, logée dans les plus obscurs recoins de l'âme, et elle ne se montre jamais sous son vrai jour; cet homme n'a même pas de mots pour la décrire. Il finit par tricher, il lui donne milles et un nobles, mais faux, noms; il l'etouffe sous le couvert de la vertu, de l'idéal, de l'engagement, du bonheur, du destin... (Il peut même se convaincre que c'est lui qui fait avancer le train.)

Et même s'il lui arrive,  des fois, à certains moments difficles, de l'apercevoir se faufillant, comme un serpent rapide, derrière les meubles de son mythe personnel, il n'osera pas aller la chercher; il en détournera les yeux et fera plutôt semblant de ne l'avoir jamais vu...

Elle est pourtant bel et bien là; et surgira sans avrtir le moment venu, pour prendre inopinément toute la place. Vite, très vite...contre toute raison.


****

La solution?

Comme sur une montagne russe dans un parc d'attraction moderne...
On n'y monte que pour l'exaltation de la vitesse sur les rails et des dénivellations imprévisibles qu'offre le parcours.

Mais pour cela, il faut accepter que le train aille vite, qu'on ne peut prévoir ni le virage ni la chute... Il faut juste oser vivre le moment et vouloir en profiter : sentir le vent sur son visage,  ouvrir grand les yeux, lever les mains au ciel, crier de joie...et se sentir soulagé au moment où enfin l'on descend du train...

vendredi 20 avril 2012

151.

Je me dis toujours que n'ai encore vécu ni le jour le plus triste de ma vie, ni encore moins son jour le plus heureux. Et que tout ce que j'ai connu jusqu'à présent n'est rien en comparaison de ce qui m'attend encore...

Il peut encore m'arriver des choses...

mercredi 18 avril 2012

150.

"Bien des hommes ont été tout aussi troublés moralement et spirituellement que tu l'es en ce moment. Par chance, quelques-uns ont écrit le récit de leurs troubles. Si tu le veux, tu apprendras beaucoup en les lisant. De  même que d'autres, un jour, si tu as quelque chose à offrir, d'autres apprendront en te lisant. Et ce n'est pas de l'éducation. C'est de l'histoire. C'est de la poésie
." J.D Salinger, L'attrape-coeurs.

"De ces villes restera celui qui passait à travers elles : le vent!" B.Brecht, Du pauvre B.B

Et de nous alors?

Que restera t-il de nous, s'il ne reste pas nos errements à travers ces villes, et nos tentatives, ardentes et désespérées, d'y trouver la vérité, l'amour et la liberté (car on ne trouve pas la vérité, on la cherche; on ne trouve pas l'amour, on le rencontre; et on ne trouve pas la liberté mais on se révolte.)

Et ainsi nos histoires pourraient servir, elles aussi, à quelques bible ou coran du futur qui raconteraient l'histoire d'anciens hommes et femmes (c'est à dire nous) ayant connu eux-aussi, en leur temps, (c'est à dire le notre) les misères et les joies de la condition humaine...

Sinon, il ne restera rien... rien que la poussière que balayera le vent de nos villes disparues.

dimanche 15 avril 2012

149.

J'ai essayé une fois de parler à une statue.
C'était celle de la Venus de Milo exposée au musée du Louvre.

Comme aussi, j'avais essayé lorsque j'étais plus jeune de comprendre moi-même ce que voyaient les aveugles. J'étais jeune, naïf et fou; Je fermais les yeux dans la rue, et je disais que je marcherai dans ma lumière intérieure. J'écrivais même de la poésie à cette époque; des vers que je croyais immortels...

Vous vous en doutez bien sur, la Venus du Louvre ne m'a ni entendu ni répondu, comme la lumière de ma jeunesse ne m'avait pas, auparavant, éclairé bien longtemps...

Ne soyez pas étonnés, il n'y a rien de fou ou de bizarre dans ce que je dis. Vous aussi, vous parlez souvent à des statues qui ni vous entendent ni vous répondent. D'autres fois, vous-mêmes, vous devenez ces statues pétrifiées, et vous ni entendez ni répondez; vous ne en vous rendez-pas compte seulement... Je n'ai donc fait que pousser la même logique un peu plus loin que d'habitude...

Je parlais donc à la belle déesse du Louvre... Mais ce n'était pas pour qu'elle me réponde; c'était plutôt pour savoir ce que moi-même je disais. Je la regardais et je lui demandais: "Venus, entends-tu battre ce coeur  pour toi?" ? Et j'entendais battre mon coeur... "L'entends-tu ce coeur inquiet?"  Et j'entendais encore battre mon coeur...

Elle regardait ailleurs, par delà mon épaule. Pourtant, j'étais convaincu que l'amour servait à réveiller les "morts"...

mercredi 11 avril 2012

148.

Ce n'est pas parce qu'on habite dans une ville au XXIème siècle, dans un pays du tiers monde, pauvre et sous-développé, anesthésiés par nos mauvaises vies, monotones et ennuyeuses, obnubilés par la vénalité de l'époque, englués dans nos querelles mesquines;... qu'il nous est interdit, de temps en temps, de contempler le ciel.

Ce que je retiens du ciel d'hier, c'est une magnifique formation en V d'oiseaux migrateurs; peut-être des canards ou des oies sauvages. Quand j'ai entendu leurs cris au dessus de la maison vers dix heures du soir, je n'ai pas hésité une seconde à sortir dehors à leur rencontre...

La dizaine de membres du groupe volaient de nuit, en parfaite harmonie. Probablement qu'ils avaient passé l'hiver chez nous et qu'ils nous quittaient...

Ils me fascinent; ces oiseaux: ils savent où ils vont, et quand et comment ils doivent y aller. Ils savent interpréter le soleil, la lune et les étoiles au ciel; et le champ magnétique, les sols et les vents sur terre. Ils savent s'unir, s'entraider, et faire face ensemble à l'adversité et aux longues distances; jusqu'à ce qu'ils atteignent leur destination ...


Revenant à l'intérieur, j'ai essayé de me renseigner un petit peu sur la migrations des oiseaux. J'ai découvert à ce propos un nouveau terme que j'adore déjà: "Zugunruhe"; Un "sentiment" inné d'anxiété et d'intranquillité nocturne qui se manifeste cycliquement chez les oiseaux migrateurs, leur indiquant le moment et la direction du départ. Même les oiseaux sédentaires, qui ne migrent pas ou plus, présentent ce  même stress nocturne au moment des migrations, à l'identique des espèces apparentées qui elles sont devenues migratoires.

Je me dis que même les humains ressentent eux aussi la "Zugunruhe"... Ils ont juste perdu l'habitude de reconnaître ces signes en eux...

La "sérendipité" sur Internet aidant, j'ai passé la soirée à lire des articles sur la "Swarm Theory"; l'intelligence collective des oiseaux migrateurs, des colonies de fourmis et des essaims d'abeilles, et de ses nombreuses applications possibles.  Et tout ce que je peux dire, c'est que l'intelligence et la créativité de la nature sont absolument sublimes et nous dépassent encore de très loin.

*** 

P.S: Les oiseaux m'ont réfléchir à l'actualité de la Tunisie. Car malheureusement, ce ne sont pas eux que nous avons pris pour modèle; nous avons plutôt choisi le modèle des gnous: des millions de bovidés qui foncent tête basse vers le fleuve; et font la fête des crocodiles qui les y attendent.

dimanche 1 avril 2012

147.

Tu te lèves sans entrain. Il est déjà onze heures. Ta gorge est sèche et brûlante. Tu tousses.

Tu te diriges vers la cuisine. Tu te prépares un café noir et tu le sors avec toi au balcon. Il fait beau. Tu te dis qu'il vaudrait mieux ne pas fumer. Tu allumes une cigarette quand même.

Tu entends au loin sourdre la rumeur du monde : une sirène d'ambulance, des klaxons de voitures, des bruits de machines, des bruits de conversations...Tout cela te semble ne plus te concerner...

Tu te dis que ton problème est l'inverse de celui des gens: Eux n'arrivent pas à trouver le chemin vers eux-mêmes. Toi, tu n'arrives pas à trouver le chemin en dehors de toi. Tu te dis que seul l'amour d'une femme pourrait t'aider à trouver la sortie de ce labyrinthe.

Pourtant, tu arrives malgré tout à penser qu'en cet instant aussi, il arrive beaucoup de choses dans bien des endroits du monde: des arbres meurent, des fleurs éclosent, des amants se déclarent leurs amours, des enfants naissent, des vieux se retirent... Des bonheurs et malheurs...

Tu traînes dans ton demi-sommeil pendant une heure. Tu rêves de choses et d'autres. Tu te laisses réchauffer par les rayons du soleil. Tu regardes les fleurs jaunes des mimosas dans le jardin. Tu écoutes le chant des merles qui les habitent.

Tu veux écrire un petit texte. Tu te dis que tu devrais écrire quelque chose qui ressemblerait au chant de l'oiseau qui a égayé ta solitude. Tu écris quelques mots épars. Mais ce que tu écris ressemble plus à un ululement de chouette. Tu entends dans ta tête le bruit du papier froissé et jeté à la poubelle. Tu effaces tout.

Tu ne sais que faire de ta journée. Tu cherches des raisons pour sortir. En vain, aucune ne te vient à l'esprit. Mais tu sais que ce n'est jamais une raison suffisante pour ne pas agir, car agir n'a jamais besoin de justifications, où très peu.

La sécheresse de ta gorge te rappelle qu'il vaudrait peut-être aller acheter des médicaments. Tu fais ce qu'il y à faire à la maison. tu sors acheter des médicaments et quelques autres courses. On t'appelle. Tu vas rencontrer quelques amis au café du coin.

L'après-midi s'écoule entre la vingt-cinquième et la soixante-quatrième page d'un roman américain.

Vient le soir. Tu as rendez-vous avec tes amis dans un endroit huppé de la capitale. Un de ces endroits où l'on va pour voir et être vu. Tu y vas.

Tout y clignote de milles feux. Les femmes sont belles et les hommes élégants. Tout te paraît faux malgré tout. Des apparences sans profondeur aucune. Tu fais remarquer que le fossé entre les gens du peuple à l'intérieur du pays, et les petits mondains de la capitale n'a jamais été comblé. Personne ne t'écoute.

Ce spectacle te désole mais tu ne peux pas partager ta tristesse avec les autres. Ils ne t'écoutent pas. Les conversations sont déjà très imbibées d'alcool. Tu joues le jeu. Tu leur racontes ce qu'il veulent entendre.

Tu rentres crevé. Tu voudrais écrire quelques mots pour noter ce qui t'as occupé l'esprit pendant toute la soirée. Mais tu es complètement confus. Tes mains refusent de faire le moindre geste, ta langue refuse d'articuler le moindre mot.

Tu t'endors.

Tu te réveilles quelques heures après. Tu regardes ta montre. Il est à cinq heures du matin. Dehors, tu entends se mélanger deux sons: l'appel à la première prière du matin et la première mélodie des merles du jardin.

Ils disent presque la même chose. Mais tu te dis que tu comprends mieux le langage des oiseaux que le langage des humains.

Tu te mets à écrire. Tu racontes ta journée.