vendredi 23 décembre 2011

70.

Sur le pont de l'Arche Humanité, quand bien même malmené par son incessant tangage, j'ouvre les bras, et je joue au goéland, survolant les océans et l'utopie d'une vie meilleure... et je guette, fébrilement, la terre ferme, et les îles qu'a évoqué cet ancien proverbe arabe : "Le paradis de la terre se trouve entre les seins d’une femme, sur le dos d’un cheval ou dans les pages d’un livre".

Puis, je regarde, songeur, les vagues de l'océan; et je reviens à la vie dans les soutes, et au bruit sourd des machines.

mercredi 21 décembre 2011

69.

Je n'avais rien à faire au bureau. Au plus, j'avais à rédiger deux mails qui me permettaient en toute bonne foi, de remettre la balle dans le camp d'une autre direction; et ainsi, en attendant qu'ils répondent, me libérer pour quelques heures.

J'ai envoyé ces deux mails et j'ai pu libérer ma matinée. Et pour l'occuper utilement, je suis allé fouiner dans l'histoire de la Tunisie moderne: La camapagne des alliés, le mouvement d'indépendance,  le rôle des fellagas, le conflit entre Bourguiba et Ben Youssef, le complot  avorté contre le premier après Bizerte, etc... De fil en aiguille, j'ai découvert l'histoire du chef des fellagas à l'époque, Lazhar Chraïti qui, malgré toute son histoire personnelle et son rôle capital dans la libération de la Tunisie, fût condamné et exécuté par Bourguiba pour son implication dans le complot de 1962.

Ce monsieur m'a rappelé mon histoire personnelle,  puisque je suis né au même endroit que lui, à M'dhilla, du temps où mon père travaillait à la CPG. Je me suis revu enfant courant à mon école dans la poussière sulfureuse de ce village perdu, miséreux, sec et assoifé; et qui arrivait quand même à garder intacte la dignité et la grandeur des enfants qui naissaient sur son sol. Et ce monsieur me l'a rappelé. 

A l'époque, je ne fus pas concerné directement par la misère de cette bourgade. On bénéficiait à la maison de toutes les commodités possibles en ce temps. A l'origine, ces maisons étaient construites pour les ingénieurs étrangers travaillant à la CPG. A leur départ à la fin des années 70, elles ont été donnés aux ingénieurs tunisiens venus les remplacer; et mon père en faisait partie. Je me souviens aussi que j'ai reçu à l'école publique de M'dhilla, la meilleure éducation primaire qui soit, c'est elle qui a sans doute fondé tout le restant de mon cursus scolaire.

Il y a déjà plus de vingt ans que je ne vis plus à M'dhilla. La misère, elle, elle y restée. Pire encore, elle y a enfanté; ses deux cruels rejetons, la furie et le désespoir, règnent aujourd'hui sans partage sur les destins des familles qui vivent encore là-bas.

Je tombe ainsi, en voulant m'informer sur la situation du bassin minier, sur l'histoire de ce jeune garçon de dix-huit ans: Ses deux parents, tués par un fou furieux lors des affrontements tribaux qu'a vécu la ville, lui ont laissé quatre frères et soeurs à sa charge. Et il peine depuis, à les nourrir et à les couvrir. Il ne demande rien de plus qu'un gagne-pain décent.

Ce garçon porte le même prénom que moi.

Je fus le premier garçon à être prénommé "Assyl" dans ce village, et un des premiers dans tous le pays. Mon prénom est encore aujourd'hui très peu courant; et à cette époque et en ce lieu-là, il était complètement inconnu. Dans la voiture qui l'emmenait de la mine où il travaillait à l'hôpital où je venais de naître, mon père venait d'entendre une chanson de Om Kalthoum qui s'appelait: Chams Al Assil; il avait en tête un autre prénom qu'il avait convenu avec ma mère, mais quand l'infirmière lui a demandé: Quel prénom avez vous choisi pour votre fils? il lui a répondu : Assyl.

Quelques garçons ensuite avaient été nommés Assyl comme moi. Ces enfants étaient le petits fils de la Dame qui m'a elevé lorsque mes parents étaient au travail, le fils de nos voisins ouvriers, etc... Un jeune collègue de mon père avait lui aussi appelé son fils Assyl. Ainsi, ce prénom, sans devenir courant, s'était quelque peu propagé dans le village de M'dhilla.

La douleur de ce garçon de M'dhilla, né il y a dix huit ans, et qui fût peut-être nommé Assyl parce que mon père m'avait ainsi nommé treize ans auparavant, est la mienne aussi. Il ne lira probabalment jamais ce que je viens d'écrire; mais qu'il sache que je la partage avec lui. je lui dois au moins cela.

mardi 20 décembre 2011

68.

Comme le funambule
suspendu à son ombrelle
 

Je m’accroche
à mon propre déséquilibre

Je connais par cœur
ces chemins inconnus
je peux les parcourir
les yeux fermés

Mes mouvements
n’ont pas la grâce axiomatique
du poisson dans l’eau

du vautour et du tigre

ils paraissent désordonnés
comme tout ce qu’on voit
pour la première fois

Je suis obligé d’inventer
une façon de me déplacer
de respirer
d’exister

Dans un monde qui n’est ni eau
ni air, ni terre, ni feu

comment savoir d’avance,
si l’on doit nager
voler, marcher ou brûler ?


Ghérasim Luca.1945

***

La lutte est lassante, le combat est inégal.
67.

"Naître à la mauvaise époque"...N'est-ce pas ce qu'a dit le jeune vendeur à sa mère sur son lit de mort? N'est-ce pas ce qui l'avait poussé à s'immoler par le feu pou réclamer la justice et la dignité ?

Combien de fois n'ai-je pas pensé à cela, moi aussi...Combien de fois n'ai-je pas pensé qu'il aurait mieux valu que je naisse dans l'Andalousie du Xème siècle, et que je fasse mes études à la grande bibliothèque de Cordoue, auprès de la belle Lobna, secrétaire particulière du Calife, poétesse, calligraphe, mathématicienne, copiste et organisatrice de la bibliothèque.

Je suis né, moi aussi, à la mauvaise époque. Nous naissons, tous, toujours à la mauvaise époque. Pourquoi sinon, nous évertuons-nous à chaque siècle à vouloir changer le monde?

lundi 19 décembre 2011

66.

Les belligérants s'étaient déjà mis en tête d'en découdre au plus tôt. La guerre avait maintenant assez duré et les deux camps étaient absolument exténués.

Il fallait en finir dès demain, ou les deux armées allaient être décimées par la fatigue et la maladie. Chaque camp préparait ainsi l’assaut final et invoquait Dieu pour qu'il soit de son côté le jour de la grande bataille...

Le lendemain, Dieu n'était du côté de personne. Il s'est avéré qu'il est pacifiste. Les deux armées se sont exterminées mutuellement.
65.

Hier, j'ai répété: "Que Dieu donne la force à ceux qui la lui demandent"  tout au long du trajet que j'ai du faire à pied en allant acheter du pain. Il était vingt heures et il faisait un froid terrible, et je répétais la phrase comme un mandala, pour éviter de penser au froid sec qui me pénétrait les os.

Cela a assez bien marché.

Mais cela ne veut en aucun cas dire que ceux qui dorment dehors ou dans les taudis peuvent faire de même: la seule force que Dieu m'a donné c'était de pouvoir rentrer chez moi pour profiter du chauffage central. Eux, ils auraient certainement besoin de notre aide à nous, en plus de celle de Dieu.

Je m'en suis rappelé aujourd'hui en rentrant du travail. J'étais dans ma voiture sur la route du retour, les vitres fermés et le chauffage allumé. Au feu, un petit garçon, qui faisait maladroitement le bossu, quémandait la pitié des conducteurs et essayait de leur vendre des roses en plastiques totalement inutiles. Il faisait froid dehors,  le garçon gelait...Rien que pour ça: il fallait lui donner quelque chose.

Ces gens-là ont toujours besoin de nous.
64.

Nous sommes des animaux bipèdes qui marchent tout le temps avec au dessus de la tête, de gros nuages gris, pleins de pensées contradictoires et incohérentes, et dont il pleut continuellement des mots. Nous vivons, sans le savoir, comme dans un hiver perpétuel.

Ce que nous pouvons faire, c'est jeter une lumière sereine sur les motifs qui nous animent réellement et "conscientiser" ce qui se passe dans l'arrière-chambre de nos cerveaux; et petit à petit ainsi, se débarrasser des tous nos prétextes, alibis, excuses, explications et justifications à posteriori.

Nous pourrons ainsi transformer le gros nuage d'hiver en un léger nuage printanier.

dimanche 18 décembre 2011

63.

Rappel à moi-même: Tout ce qui se fait dans l'ennui s'en trouve teinté, le poème comme l'omelette. Garde-toi d’écrire quand tu t'ennuies; il n'en résulte que des babioles.

vendredi 16 décembre 2011

62.

Après une matinée longue et ennuyeuse, je suis sorti de mon bureau à midi, avec une seule idée en tête:  trouver le moindre signe prouvant que la beauté existe encore dans ce monde.

Je les ai cherchés au départ, là où j'en avais pris l'habitude: dans le scintillement de la lumière de midi sur le lac de Tunis, dans le vol lisse des mouettes qui le survolent, dans les vers dont je me rappelle en déambulant sur ses quais, Mais non...rien n'y faisait, ils n'étaient pas là aujourd'hui.

Je n'ai pas désespéré pour autant...je suis revenu boire un café à la caféteria du coin et lire quelques pages du livre de la semaine.

C'était un rien, une insignifiance...mais qui, sur le coup, avait attiré mon oeil...c'était une jeune femme qui portait un verre de thé chaud à ses petites lèvres roses. Elle était somnolente, et ses yeux mi-clos m'envoûtaient. Et ses mains...Ah! la grâce de ses mains; si parfaites.

Elle avait fini par remonter ses cheveux sur sa tête quand sa nuque blanche s'est découverte à mes yeux. Et c'était là que j'ai souri, comme un Archimède qui aurait crié Eurêka: "Quoi de plus urgent, quoi de plus vital pour un homme que de déposer un doux baiser sur le cou d'une femme..."

J'ai pu sauvé mon monde aujourd'hui.
61.

En vérité, j'ai une soif atroce d'aimer et d'être aimé. Je ne veux pas être désiré, admiré, séduit, manipulé, envahi, ou tout autre chose...je veux simplement être aimé, juste aimé pour ce que je suis.

En attendant, je paye le tribut de cette soif; même si j'ai horreur de souffrir d'aimer, comme j'ai horreur d'avoir mal aux dents; et pourtant ce sont-là mes deux maux les plus anciens et les plus tenaces.