vendredi 23 décembre 2011

70.

Sur le pont de l'Arche Humanité, quand bien même malmené par son incessant tangage, j'ouvre les bras, et je joue au goéland, survolant les océans et l'utopie d'une vie meilleure... et je guette, fébrilement, la terre ferme, et les îles qu'a évoqué cet ancien proverbe arabe : "Le paradis de la terre se trouve entre les seins d’une femme, sur le dos d’un cheval ou dans les pages d’un livre".

Puis, je regarde, songeur, les vagues de l'océan; et je reviens à la vie dans les soutes, et au bruit sourd des machines.

mercredi 21 décembre 2011

69.

Je n'avais rien à faire au bureau. Au plus, j'avais à rédiger deux mails qui me permettaient en toute bonne foi, de remettre la balle dans le camp d'une autre direction; et ainsi, en attendant qu'ils répondent, me libérer pour quelques heures.

J'ai envoyé ces deux mails et j'ai pu libérer ma matinée. Et pour l'occuper utilement, je suis allé fouiner dans l'histoire de la Tunisie moderne: La camapagne des alliés, le mouvement d'indépendance,  le rôle des fellagas, le conflit entre Bourguiba et Ben Youssef, le complot  avorté contre le premier après Bizerte, etc... De fil en aiguille, j'ai découvert l'histoire du chef des fellagas à l'époque, Lazhar Chraïti qui, malgré toute son histoire personnelle et son rôle capital dans la libération de la Tunisie, fût condamné et exécuté par Bourguiba pour son implication dans le complot de 1962.

Ce monsieur m'a rappelé mon histoire personnelle,  puisque je suis né au même endroit que lui, à M'dhilla, du temps où mon père travaillait à la CPG. Je me suis revu enfant courant à mon école dans la poussière sulfureuse de ce village perdu, miséreux, sec et assoifé; et qui arrivait quand même à garder intacte la dignité et la grandeur des enfants qui naissaient sur son sol. Et ce monsieur me l'a rappelé. 

A l'époque, je ne fus pas concerné directement par la misère de cette bourgade. On bénéficiait à la maison de toutes les commodités possibles en ce temps. A l'origine, ces maisons étaient construites pour les ingénieurs étrangers travaillant à la CPG. A leur départ à la fin des années 70, elles ont été donnés aux ingénieurs tunisiens venus les remplacer; et mon père en faisait partie. Je me souviens aussi que j'ai reçu à l'école publique de M'dhilla, la meilleure éducation primaire qui soit, c'est elle qui a sans doute fondé tout le restant de mon cursus scolaire.

Il y a déjà plus de vingt ans que je ne vis plus à M'dhilla. La misère, elle, elle y restée. Pire encore, elle y a enfanté; ses deux cruels rejetons, la furie et le désespoir, règnent aujourd'hui sans partage sur les destins des familles qui vivent encore là-bas.

Je tombe ainsi, en voulant m'informer sur la situation du bassin minier, sur l'histoire de ce jeune garçon de dix-huit ans: Ses deux parents, tués par un fou furieux lors des affrontements tribaux qu'a vécu la ville, lui ont laissé quatre frères et soeurs à sa charge. Et il peine depuis, à les nourrir et à les couvrir. Il ne demande rien de plus qu'un gagne-pain décent.

Ce garçon porte le même prénom que moi.

Je fus le premier garçon à être prénommé "Assyl" dans ce village, et un des premiers dans tous le pays. Mon prénom est encore aujourd'hui très peu courant; et à cette époque et en ce lieu-là, il était complètement inconnu. Dans la voiture qui l'emmenait de la mine où il travaillait à l'hôpital où je venais de naître, mon père venait d'entendre une chanson de Om Kalthoum qui s'appelait: Chams Al Assil; il avait en tête un autre prénom qu'il avait convenu avec ma mère, mais quand l'infirmière lui a demandé: Quel prénom avez vous choisi pour votre fils? il lui a répondu : Assyl.

Quelques garçons ensuite avaient été nommés Assyl comme moi. Ces enfants étaient le petits fils de la Dame qui m'a elevé lorsque mes parents étaient au travail, le fils de nos voisins ouvriers, etc... Un jeune collègue de mon père avait lui aussi appelé son fils Assyl. Ainsi, ce prénom, sans devenir courant, s'était quelque peu propagé dans le village de M'dhilla.

La douleur de ce garçon de M'dhilla, né il y a dix huit ans, et qui fût peut-être nommé Assyl parce que mon père m'avait ainsi nommé treize ans auparavant, est la mienne aussi. Il ne lira probabalment jamais ce que je viens d'écrire; mais qu'il sache que je la partage avec lui. je lui dois au moins cela.

mardi 20 décembre 2011

68.

Comme le funambule
suspendu à son ombrelle
 

Je m’accroche
à mon propre déséquilibre

Je connais par cœur
ces chemins inconnus
je peux les parcourir
les yeux fermés

Mes mouvements
n’ont pas la grâce axiomatique
du poisson dans l’eau

du vautour et du tigre

ils paraissent désordonnés
comme tout ce qu’on voit
pour la première fois

Je suis obligé d’inventer
une façon de me déplacer
de respirer
d’exister

Dans un monde qui n’est ni eau
ni air, ni terre, ni feu

comment savoir d’avance,
si l’on doit nager
voler, marcher ou brûler ?


Ghérasim Luca.1945

***

La lutte est lassante, le combat est inégal.
67.

"Naître à la mauvaise époque"...N'est-ce pas ce qu'a dit le jeune vendeur à sa mère sur son lit de mort? N'est-ce pas ce qui l'avait poussé à s'immoler par le feu pou réclamer la justice et la dignité ?

Combien de fois n'ai-je pas pensé à cela, moi aussi...Combien de fois n'ai-je pas pensé qu'il aurait mieux valu que je naisse dans l'Andalousie du Xème siècle, et que je fasse mes études à la grande bibliothèque de Cordoue, auprès de la belle Lobna, secrétaire particulière du Calife, poétesse, calligraphe, mathématicienne, copiste et organisatrice de la bibliothèque.

Je suis né, moi aussi, à la mauvaise époque. Nous naissons, tous, toujours à la mauvaise époque. Pourquoi sinon, nous évertuons-nous à chaque siècle à vouloir changer le monde?

lundi 19 décembre 2011

66.

Les belligérants s'étaient déjà mis en tête d'en découdre au plus tôt. La guerre avait maintenant assez duré et les deux camps étaient absolument exténués.

Il fallait en finir dès demain, ou les deux armées allaient être décimées par la fatigue et la maladie. Chaque camp préparait ainsi l’assaut final et invoquait Dieu pour qu'il soit de son côté le jour de la grande bataille...

Le lendemain, Dieu n'était du côté de personne. Il s'est avéré qu'il est pacifiste. Les deux armées se sont exterminées mutuellement.
65.

Hier, j'ai répété: "Que Dieu donne la force à ceux qui la lui demandent"  tout au long du trajet que j'ai du faire à pied en allant acheter du pain. Il était vingt heures et il faisait un froid terrible, et je répétais la phrase comme un mandala, pour éviter de penser au froid sec qui me pénétrait les os.

Cela a assez bien marché.

Mais cela ne veut en aucun cas dire que ceux qui dorment dehors ou dans les taudis peuvent faire de même: la seule force que Dieu m'a donné c'était de pouvoir rentrer chez moi pour profiter du chauffage central. Eux, ils auraient certainement besoin de notre aide à nous, en plus de celle de Dieu.

Je m'en suis rappelé aujourd'hui en rentrant du travail. J'étais dans ma voiture sur la route du retour, les vitres fermés et le chauffage allumé. Au feu, un petit garçon, qui faisait maladroitement le bossu, quémandait la pitié des conducteurs et essayait de leur vendre des roses en plastiques totalement inutiles. Il faisait froid dehors,  le garçon gelait...Rien que pour ça: il fallait lui donner quelque chose.

Ces gens-là ont toujours besoin de nous.
64.

Nous sommes des animaux bipèdes qui marchent tout le temps avec au dessus de la tête, de gros nuages gris, pleins de pensées contradictoires et incohérentes, et dont il pleut continuellement des mots. Nous vivons, sans le savoir, comme dans un hiver perpétuel.

Ce que nous pouvons faire, c'est jeter une lumière sereine sur les motifs qui nous animent réellement et "conscientiser" ce qui se passe dans l'arrière-chambre de nos cerveaux; et petit à petit ainsi, se débarrasser des tous nos prétextes, alibis, excuses, explications et justifications à posteriori.

Nous pourrons ainsi transformer le gros nuage d'hiver en un léger nuage printanier.

dimanche 18 décembre 2011

63.

Rappel à moi-même: Tout ce qui se fait dans l'ennui s'en trouve teinté, le poème comme l'omelette. Garde-toi d’écrire quand tu t'ennuies; il n'en résulte que des babioles.

vendredi 16 décembre 2011

62.

Après une matinée longue et ennuyeuse, je suis sorti de mon bureau à midi, avec une seule idée en tête:  trouver le moindre signe prouvant que la beauté existe encore dans ce monde.

Je les ai cherchés au départ, là où j'en avais pris l'habitude: dans le scintillement de la lumière de midi sur le lac de Tunis, dans le vol lisse des mouettes qui le survolent, dans les vers dont je me rappelle en déambulant sur ses quais, Mais non...rien n'y faisait, ils n'étaient pas là aujourd'hui.

Je n'ai pas désespéré pour autant...je suis revenu boire un café à la caféteria du coin et lire quelques pages du livre de la semaine.

C'était un rien, une insignifiance...mais qui, sur le coup, avait attiré mon oeil...c'était une jeune femme qui portait un verre de thé chaud à ses petites lèvres roses. Elle était somnolente, et ses yeux mi-clos m'envoûtaient. Et ses mains...Ah! la grâce de ses mains; si parfaites.

Elle avait fini par remonter ses cheveux sur sa tête quand sa nuque blanche s'est découverte à mes yeux. Et c'était là que j'ai souri, comme un Archimède qui aurait crié Eurêka: "Quoi de plus urgent, quoi de plus vital pour un homme que de déposer un doux baiser sur le cou d'une femme..."

J'ai pu sauvé mon monde aujourd'hui.
61.

En vérité, j'ai une soif atroce d'aimer et d'être aimé. Je ne veux pas être désiré, admiré, séduit, manipulé, envahi, ou tout autre chose...je veux simplement être aimé, juste aimé pour ce que je suis.

En attendant, je paye le tribut de cette soif; même si j'ai horreur de souffrir d'aimer, comme j'ai horreur d'avoir mal aux dents; et pourtant ce sont-là mes deux maux les plus anciens et les plus tenaces.

60.

"Tu as vingt cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n’écoutes plus. Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre." - 
"Un homme qui dort" de Georges Perec.

Je paraphrase :

[Tu as trente et un ans et vingt-six dents, huit chemises et huit paires de chaussettes, quelques livres que tu lis, quelques CDs que tu écoutes. Tu es assis et tu ne veux  pas attendre, tu ne veux pas attendre jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre...]

et je rajoute :

[...alors, tu écris, avec tendresse ou avec colère, selon les douceurs ou les aigreurs de la vie; parce que tu sais par ailleurs que ta tristesse est inutile, que ton refus est inconsistant et que ta colère est vaine.]

mardi 13 décembre 2011

59.

Les mots sont un fonds de commerce comme les autres.

Il y a celui qui est en vogue aujourd'hui vu les derniers évènements: démocratie, économie, historique, élection, assemblée, sit-in, opposition, majorité, etc...Il y a celui des boutiquiers de dieu et il est, lui aussi, assez en vogue en ce moment : religion, pêché, paradis, enfer, eux, nous, châtiment, vierge, etc... Il y a enfin celui dont je fais mon pain quotidien: aurore, solitude, étoile, arbre, livre, oiseau, silence, crépuscule, femme, etc.. C'est le moins rentable de tous; c'est aussi le plus vrai sans doute.

Les mots, oui;... Mais il faut aussi apprendre une autre langue. Car la vie enfin, n'est-ce pas ce qui commence là où les mots finissent?


lundi 12 décembre 2011

58.

L'amour est un barrage qui craque; le déluge inonde le cœur, la tête et le bas-ventre. Et y couler, des fois, est d'une douceur enivrante.

Je rêve de la mer qui m'emportera sans retour...
57.

Mes démons sont tristes. Mais j'ai appris à ne pas leur prêter plus d'attention qu'ils ne méritent.

Ils viennent encore, de temps à autre, roder autour de ma demeure. Leur chant mélancolique m'est familier; mais de ma fenêtre, je perçois les joies d'une nouvelle aurore, leur chant finit par mourir dans les gazouillis des oiseaux.
56.

Outre les rêves érotiques, les rêves nocturnes dont je me souviens, et c'est assez rare, sont généralement des rêves de perte ou d'enfermement; qui néanmoins, finissent bien la plupart du temps. Ou je trouve une sortie, ou on me libère.

J'ai rêvé hier de m'être perdu dans un immeuble dont je ne trouvais la sortie, et où j'étais pourchassé par des lions. Je n'avais pas particulièrement peur, mais je sentais qu'il y avait un danger. Ma seule solution, c'était de monter les escaliers, d'étage en étage jusqu'au dernier, sous peine d'être rattrapé et dévoré vivant. Au dernier étage, je me suis enfermé de l'intérieur un moment, pensant me protéger contre les lions, mais je voyais bien que ce n'était pas une solution pérenne

Finalement, une porte de côté, que je venais à peine de remarquer, s'est ouverte, et elle donnait directement sur la ville. J'y suis descendu, en la refermant derrière moi. La place publique grouillait de monde. Je me suis mêlé à la foule; mais j'entendais encore les lions rugir derrière la porte.

Je me suis réveillé.

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Ce n'était pas un mauvais rêve, mais ce n'était pas un beau rêve non plus. Je fais heureusement, de temps à autre, de beaux rêves dont je me souviens parfaitement tant ils sont intenses... La nuit d'avant par exemple, le rêve était délicieux. Et ce n'était pas un rêve érotique.

J'ai rêvé de fruits. Je montais un sentier duquel descendait toutes sortes de fruits: j'en prenais dans mes mains, j'en mettais dans mes poches, et il en venait encore et encore des quantités énormes. Je continuais à monter et à me remplir les bras jusqu'à ce que ça en déborde, jusqu'à n'en plus pouvoir emporter aucun.

A la fin du sentier, je me suis arrêté car je ne savais pas quoi faire de toute cette quantité de fruits entassé à mes pieds. Un homme s'est approché de moi et m'a dit de les boire. C'était le plus délicieux nectar qu'il ne m'a jamais été donné de goûter.

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Me souvenir de mes rêves est tout nouveau pour moi..Ils n'indiquent  rien à part que la qualité de mon sommeil s'est amoindrie avec l'âge. Je devrais peut-être dormir un peu plus tôt.

dimanche 11 décembre 2011

55.

Ce qui occupe mes journées solitaires: les sauver de n'être que du temps qui passe. Cet objectif est rarement atteint.

Le regretter...? Quel intérêt?
54.

"- Maintenant, repris-je, représente-toi de la façon que voici, l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance.

Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête, la lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.


- Je vois cela, dit-il.


- Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois, et en toute espèce de matière ; naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.


- Voilà, s'écria-t-il, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.


- Ils nous ressemblent, répondis-je" 


Platon-La république.

***

Est-ce que je suis sorti de la caverne? Je ne pense pas. Je commence tout juste à tourner la tête, à me dégourdir les jambes et à comprendre que ce que je vois devant moi ne sont que des ombres.

jeudi 8 décembre 2011

53.

Réveil matinal aujourd'hui; ou plutôt ultra-matinal, puisque c'était à quatre heures trente du matin. Je m'étais endormi assez tôt la nuit d'avant, juste après avoir diné et lu une vingtaine de pages du nouveau roman d'Henry Bauchau, que j'avais acheté une semaine auparavant.

J'avais encore trois heures pleines devant moi avant de commencer ma journée de travail; j'ai pris une douche chaude, un petit déjeuner copieux, fumé deux cigarettes, regardé quelques infos à la télé, lu quelques pages du roman...Je me suis ensuite couvert et je suis sorti au balcon pour guetter le lever du jour.

Tout était plongé dans l'obscurité au début. Vers six heures trente, la couleur a viré vers un gris bleuâtre, les silhouettes noires des arbres ont commencé à se dessiner dans la pénombre; les merles et quelques autres passereaux ont entamé leur chant matinal; doucement au départ, puis à mesure que la lumière grandissait, de plus en plus amplement et de plus en plus gaiement. Le soleil n'a ensuite pas tardé à apparaître dans la demi heure suivante; vers un peu plus de sept heures, le ciel était déjà bleu.

J'étais là, repu, bien au chaud, et assis dans la sérénité du matin dans une ville au bord de la méditerranée. Je vivais les véritable instants magiques que l'histoire ne peut pas démentir et que les hommes ne peuvent pas effacer, ils ne m’appartenaient pas..mais ils se donnaient à moi. La terre me gratifiait d'un opéra de lumière et de joie, gratuitement, sans me demander rien en retour; qu'est ce que nous allons chercher ailleurs ?? Pourquoi espérer? pourquoi lutter? pourquoi craindre? pourquoi trembler?.  L'essentiel est invisible pour les yeux, disait St-exupéry; on ne voit bien qu'avec le coeur...

Il est sept heures vingt. Je me dépêche de sortir; j'ai trente minutes de trajet à faire en voiture et il faut sortir maintenant si je ne veux pas être coincé dans le trafic. Je ne suis pas un rêveur, je sais où je vis et je sais que ce n'est pas un pays des merveilles, je continue à sourire quand même.


mardi 6 décembre 2011

52.

Noé avait construit l'arche pour sauver les croyants du châtiment. La beauté est notre arche; mais à quel déluge voulons nous échapper?
51.

J'aimerais rencontrer quelqu'un qui aime ce qu'il fait.

Pas quelqu'un qui joue, qui peint ou qui écrit, pas un artiste: ceux là créent des œuvres et en conséquence se créent d'autres vies; j'aimerais plutôt rencontrer un travailleur du quotidien, un travailleur du commun: un artisan, un ingénieur, un médecin, un enseignant, un paysan, un banquier, un commerçant...et qu'il me dise qu'il aime ce qu'il fait, que ce qui l'intéresse dans son métier c'est de bien faire ce pourquoi il est payé. Je n'en ai jamais eu l'occasion jusqu'à maintenant.

J'aimerais rencontrer quelqu'un qui me redonne espoir en la possibilité pour un homme de ne pas être écrasé par la nécessité; et qu'il peut, au contraire, en faire son alliée dans la conduite de sa vie.
50.

J'avais lu cette blague quelque part; je ne me souviens pas où; mais elle m'avait paru sur le moment très pertinente pour comprendre notre relation au temps et à la vie.

- Allo...Oui, t'es où?
- Je suis dans le bus
- Fais vite s'il te plaît!
- Je ne le conduis pas gros con! 

***

Nous ne menons pas nos vies.Nous sommes des passagers dans un bus, conduit par ce qui est, ici ou là, diversement appelé Dieu, le destin, le hasard, l'histoire, etc...Et dont nous n'en maîtrisons ni l'intinéraire, ni la vitesse; et même si nous pensons parfois mener quelque chose, c'est souvent des forces, des peurs et des désirs inconscients qui travaillent en nous à notre insu. En vérité, nous faisons rarement les choses en sachant exactement pourquoi nous les faisons.

En définitive donc, pour nous autres passagers du bus, il ne nous servira à rien de nous irriter contre le trafic, le retard, l'état de la chaussée, les autres usagers de la route,...Il vaudrait mieux qu'on se calme et qu'on comprenne qu'on ne peut en réalité faire que très peu de choses: donner sa place à un invalide ou un vieillard, lire un livre ou un journal, regarder les monuments de sa ville, écouter de la musique, penser à ceux qu'on aime,...ou mieux que tout: méditer en silence à l'impermanence de toute chose.
 
Ecoutez maintenant "Just enjoy the ride" de Morcheeba et tirez de la petite blague que je vous ai raconté toutes les conclusions spirituelles et métaphysiques qui s'imposent.

dimanche 4 décembre 2011

49.

"It was the best of times, it was the worst of times; it was the age of wisdom, it was the age of foolishness; it was the epoch of belief, it was the epoch of incredulity; it was the season of Light, it was the season of Darkness; it was the spring of hope, it was the winter of despair; we had everything before us, we had nothing before us; we were all going directly to Heaven, we were all going the other way."
Charles Dickens- A tale of two cities.



 "C'était le meilleur des temps, c'était le pire des temps; c'était l'âge de la sagesse, c'était l'âge de la bêtise; c'était l'époque de la foi, c'était l'époque de l'incrédulité; c'était la saison des lumières, c'était la saison des ténèbres; c'était le printemps de l'espoir, c'était l'hiver du désespoir; nous avions tout derrière nous, nous n'avions rien derrière nous ; nous allions tous au paradis, nous allions tous dans l'autre direction."
Charles Dickens- Un conte de deux villes.


Cette phrase est la première du roman historique de Dickens où il parle de Paris et de Londres pendant la période de la révolution française de 1789. C'est à cela qu'on reconnaît le talent d'un grand écrivain; ses phrases restent. Elle décrit à merveille Tunis en 2011.
48.

Ma solitude se lève avec moi chaque matin...ou pour être exact, me précède de quelques instants, car c'est elle que je vois en premier quand j'ouvre les yeux. Je la connais bien maintenant...depuis le temps qu'on se fréquente...Elle m'accompagne presque partout où je vais.

Ma solitude est sévère, et ne laisse jamais rien passer, sauf parfois quelques rayons de soleil, deux ou trois phrases dans un livre de poésie, les rires dans les yeux d'un enfant, un peu de chocolat et un ou deux verres de vin. Jamais rien d'autre; pas de rumeurs, pas d'espoirs et pas de regrets. Elle ne me laisse sortir aussi que très peu de fois, pour aller visiter les parents, dire bonjour à une amie, écrire quelques mots inutiles ou me promener dans un jardin. Rarement ailleurs.

J'ai lu dans un livre que les hommes, même sans le savoir, attendent toujours le printemps; pas la saison, mais cette déchirure qui réveille les cœurs tristes comme le moi de mai déchire les brumes de l'hiver. Ce printemps-là peut survenir à tout moment, même quand on s'y attend le moins. Je pense que moi aussi, j'attends le printemps. Mais je ne le saurai qu'après coup, lorsque je me lèverai le matin et verrai un autre visage que celui de ma solitude.

****

J'étais à Paris pour quelques jours. La ville était sublime, j'avais de l'argent, je dinais dans de grands restaurants gastronomiques et je dormais dans un hôtel luxueux. Mais les rues étaient vides, les magasins aussi étaient vides...l'air était froid et le lit aussi. Tout était toujours vide et tout était toujours froid. Et quand bien même il y avait des foules partout, je ne pouvais entrer dans aucune; ma solitude m'y précédait immanquablement.

Je retourne à Tunis. Ma solitude prend l'avion avec moi. Je pense à quelques chose au dessus de la méditerranée:  Au dessus des nuages, il fait toujours beau. S'il y a encore des nuages, c'est que je descends un peu trop bas.

L'air ici est meilleur et il fait plus chaud; mais il y a encore trop de bruit, de saleté et de désordre. Encore des foules qui se réunissent et qui se disputent. C'est l'avenir qui est en jeu. Oui, l'avenir lui-même disent-ils... Malheureusement pour moi, ici aussi, je ne peux entrer dans aucune de ces foules. Ma solitude ne me laisserait pas. Ils ne parlent que de la laideur de l'époque dit-elle....Oui, je sais...ma solitude est sévère, vous disais-je.

 ****

Ma solitude me raccompagne au lit; c'est elle encore que je vois en dernier quand c'est le moment de dormir. Je ferme les yeux et j'observe l'obscurité. A l'envers de mes paupières, il est inscrit quelque chose; un nom que je ne lis pas encore.