jeudi 15 mars 2012

135.

La journée d'hier a été, en entier, dédiée à un "séminaire" d'entreprise, où des "experts" (patentés en je ne sais quelles spécialités) nous avaient pendant huit heures seriné des choses sur quelque chose; je ne sais plus quoi exactement...

Les auditeurs quant à eux étaient en grande majorité des "cadres" en "Finances" et en "IT";...(Ce sont ces hommes gris que voyez le plus souvent marcher dans la rue l'air grave et pressés...)

(Je fais moi aussi partie de ceux-là...Malheureusement...)

(...Mais je me soigne.)

...

Le lieu était cossu, l'ambiance feutrée; costumes-cravates et lunettes noires, marbre et moquette, café et petits-fours...

Nous avons écouté longuement et nous avons baillé beaucoup. Les gens se sont réveillés pendant le déjeuner. Il faut dire que ce qui se disait à l'intérieur de la salle était à 90% du temps du jargonnage en franco-english autour de certaines "problématiques business"... ça ne pouvait intéresser personne...; ou du moins ça ne pouvait pas m'intéresser moi...

Pourtant, j'arrivais encore à détecter ce moment "magique" où les gens basculaient dans l'irréalité du mensonge collectif  que leur assemblée avait créé, et où ils commençaient à croire à la comédie qu'ils jouaient eux-même...

Il y a eu ainsi à certains moments, des "questions", des "échanges" et même des "applaudissements"...

...

Dès la première heure, je savais déjà qu'à la fin de la journée, je ne me rappellerai plus jamais ni des visages ni des paroles... Je m'étais quand même dit que c'était une occasion intéressante de vérifier de mes propres yeux l'artificialité totale des jeux de rôles auxquels on est soumis au travail...

Mais quand bien même j'étais convaincu que l'homme naît nu et démuni, le reste toute sa vie et que c'est ainsi qu'il meurt aussi...je savais de même que cette logique ne pouvait pas être poussée à son extrême, car sinon toute la civilisation humaine serait un artifice...Bon, elle l'est, sans doute; mais ce n'est pas une raison suffisante pour la balayer d'un revers de la main; il faut faire avec, c'est tout; et ne pas y croire, surtout!

...

J'ai écrit ces notes entre la quatrième et la cinquième heure du séminaire.Oui, je comptais les minutes...

mardi 13 mars 2012

134.

Hier, j'ai eu l'occasion de regarder dans un microscope.

Sur la lamelle, les bactéries me semblaient toutes pareilles; je les voyais aller et venir sur la petite surface, sans comprende grand chose à ce qu'elles faisaient; quelques unes, isolées du groupe principal, ne bougeaient pas ou presque, les autres s'activaient frénétiquement..

Je me disais que ces bactéries ne savaient pas où elles étaient; je me disais aussi que c'était mon point de vue, mon oeil au dessus des lentilles du microscope, qui me les faisait voir ainsi; probablement qu'à leur échelle, ces bactéries luttaient pour la survie, nouaient et dénouaient des alliances, ou peut-être qu'elles ne faisaient que tuer le temps sur une glace transparente; celles qui étaient isolées peut-être écrivaient-elles des poèmes sur la solitude.

Tout cela certes à la manière des bactéries; mais est-ce vraiment différent, en nature, de ce que je faisais moi? N'est ce pas toujours la même vie, quelque soit la forme qu'elle prend, qui anime tous les vivants?

Probablement qu'à une autre échelle, un peu, beaucoup ou infiniment plus grande, moi-même, comme mes semblables, nous apparaîtrons à celui qui nous voit, telles ces bactéries vues au microscope, et toutes nos pensées, nos joies et nos peines ne seraient que des tribulations erratiques sur une toute petite lamelle d'argile.

***

Quelle est donc l'échelle d'une vie d'Homme?

Est-elle à l'échelle de ce que son regard de mammifère lui donne à voir du monde et de lui-même? Est-ce vraiment cela qui est à voir, alors que ce regard ne va jamais plus loin que l'horizon si tant est qu'il aille déjà jusque là? et même! Il l'atteint des fois, et la terre lui paraît toujours plate...

Est-elle à l'échelle de ce que son esprit lui donne à connaître?  savoir parler, écrire, manier des concepts et des équations? Mémoriser des connaissances sur l'histoire des peuples et des nations?  avoir conscience de soi? avoir peur de mourir? se demander si l'univers pourrait se désintégrer d'un instant à l'autre? lever la tête au ciel? Croire en la vie éternelle?

Est-elle à l'échelle de la vie en société? celle qui lui fait prendre part, sincèrement ou hypocritement, à des jeux de rôle et à des spectacles?  N'est-ce pas plutôt ces jeux qui auraient tracé et conditionné la forme et le contenu de la vie de cet homme? N'est-ce pas là plutôt le spectacle de l'histoire et des évènements qui s'est déroulé pour lui-même sans que l'homme n'y puisse jamais y réaliser son humanité?

Tout cela pour poser une seule question: Où donc et comment vivre une expérience humaine intégrale? 

samedi 10 mars 2012

133.


Il existe dans la tradition hébraïque une assez belle métaphore de la vie:
C'est un noeud, le noeud plus complexe qui n'ait jamais été fait.

Elle est comme faite d'innombrables fils que l'on tient dans la main et que l'on voit d'abord s’enchevêtrer inextricablement dans un immense noeud et puis ressortir à l'autre bout dans un ordre qui serait impossible à deviner à l'avance.

Ainsi, celui qui tient un fil dans sa main, ne sait jamais à quoi celui-là mène de l'autre bout du noeud.

Celui-ci penserait tenir le fil le plus important qui soit, alors qu'à l'autre bout du noeud,  il se peut qu'il n'y ait rien; celui-là penserait tenir le fil le plus insignifiant de tous, et à l'autre bout, ce fil est celui de son salut.

Il ne faut en négliger aucun, et même prêter de l'attention au plus fragile et au plus tenu des fils, peut-être est ce celui-là que Dieu tient à l'autre bout.

132.

Je ne crois pas aux révolutions, du moins celles que relatent les écrans de télévision.

Ces "évènements" ont probablement eu lieu; ceci dit, l'expression que je viens d'utiliser explique assez bien pourquoi j'y reste globalement indifférent.

On dit "La révolution a lieu": c'est à dire qu'il y a eu nécessité d'un lieu pour que l’évènement, désigné par "révolution", naisse devant les yeux des contemporains qui le vivent. Ce lieu désigne un espace géographique donné et un moment déterminé de l'histoire: un lieu spatio-temporel en quelque sorte.

Or en réalité, (Et en définitive) personne n'est le contemporain ni le concitoyen de personne. La contemporanéité et la concitoyenneté physiques ne sont que des conventions que prennent entre eux des corps qui se retrouvent par hasard pendant un même temps historique sur un même lieu géographique. Ceux-là conviennent aussi qu'un évènement qu'ils sont en train de vivre ensemble s'appellera "révolution"; marquant par çà une quelconque rupture avec un passé.

Détachons-nous de ces conventions, et nous verrons alors les évènements mourir à l'instant même où ils ont lieu.

Regardons l'histoire millénaire des hommes, et nous verrons le flux des siècles s'en aller, charriant dans leur passage les hommes et leurs idées; et les évènements disparaître sans interruption dans le continuum du temps.

Une révolution n'est pas une rupture, mais l'exacte confirmation du déroulement, sans discontinuité, de l'histoire depuis que les hommes ont en une. Tout est y lié depuis le début, on ne peut séparer aucun évènement d'aucun autre: S'il n'y avait pas eu ceci, il n'y aurait pas eu cela; et nous remonterions ensemble de la sorte des milliers d'années en arrière. L'étymologie du mot "révolution" est elle-même très significative à ce sujet: "révolution" = "retour au point de départ": Nous n'avançons pas, l'avenir est un retour en arrière.

"Eadem, sed aliter" disait Schopenhauer, "la même chose, mais différemment."


Il reste pourtant qu'il y a encore certaines "révolutions" auxquelles je crois. Mais ce sont des révolutions qui n'ont pas lieu; c'est à dire qu'elles n'ont besoin d'un lieu pour naître; seules elles ne meurent pas. Elles peuvent cependant être vécues par ceux qui le veulent.

Où et quand arrivent-elles alors si elles n'ont pas lieu ?

Il faut savoir que l'homme, du moment qu'il a conscience de l'espace et du temps (c'est à dire naturellement, et à priori tous les êtres humains) s'imagine instantanément que ces deux paramètres dessinent autour de lui le monde dans lequel il va, pour une certaine durée, évoluer.

L'homme qui a conscience de la conscience ne se représente plus un "monde dans lequel il évolue"...Il a conscience qu'il est tout simplement.

Dites vous bien alors que le lieu:  temps et espace, tels que "monde fait par et pour les hommes, pendant leur durée de existence", n'existe pas (ou dites vous qu'un homme vit un présent éternel dans un univers infini, ou qu'il est partie non séparée d'une réalité ultime, ou que tout est dans la main de Dieu; c'est toujours la même chose, dite différemment) et cherchez la réponse.
131.

La démocratie est un système de gouvernement basé sur la garantie de la liberté d'expression, le respect réciproque et d'autrui, et l'instauration d'un juste rapport politique entre les divers composantes du peuple, dans l'intérêt commun de tous. Le champ de la démocratie est la res-publica, les affaires communes...

Jusque là, rien de nouveau; mais il faut dire que cette acception de la démocratie ne doit pas s'arrêter là. Car nous parlons toujours de la démocratie en parlant des autres; alors que l'essentiel de la démocratie se joue en soi.

Non seulement qu'il faille soi-même apprendre à accepter le dialogue, à respecter la différence, à reconnaître l'intérêt commun pour pouvoir se dire démocrate; (Et nous avons encore bien des années d'apprentissage à ce sujet), ceci reste la première étape et elle est encore extérieure, ou du moins concerne encore la relation de l'individu avec l'extérieur; mais il y a encore un autre niveau où il faut instaurer un système démocratique.

Ici le champ d'action change.

En chaque individu vit un peuple entier. Et ce peuple (pour reprendre le terme en vogue) veut. Cela est le fond même de l'existence : une volonté agissante (volonté d'affirmer sa puissance ou son existence dirait le philosophe, volonté de se préserver et de perpétuer l'espèce dirait le scientifique, volonté de s'immortaliser ou de se sauver dirait le religieux). Ce peuple intérieur est extrêmement divers, contradictoire et même divisé; et évolue dans plusieurs niveaux de perception, de raisonnement et d'expression.

A l'image du champ extérieur où la démocratie fait le consensus sur le gouvernement d'un peuple, le meilleur moyen de se gouverner soi-même est d'instaurer la démocratie intérieure. Je reprends les mêmes idées: Garantir la liberté d'expression de chacun, apprendre le respect mutuel, et instaurer un système de gouvernance juste et équitable.

Sans quoi, c'est un tyran qui gouverne. (Quel que soit son expression, sa tendance, son idéologie ou son caractère, jouisseur ou ascétique, spirituel ou charnel,...); celui-là se fera plaisir d'abord d'assujettir toutes les autres composantes de la personne pour qu'ils l'imitent et qu'ils se modèlent sur lui, sur ses croyances et ses habitudes; et puis vient pour lui l'impératif d'en faire ses esclaves pour contempler en eux l'ébauche caricaturale de lui-même.

Autre écueil à éviter, je ne psychologise pas le sujet; le peuple dont je parle ne gît pas dans les insondables profondeurs de l'inconscience. L'exercice démocratique intérieur n'est ni une introspection psychanalytique, ni une confession religieuse, ni une séance de zen-yoga; mais une dynamique perpétuelle d'écoute de soi et de confrontation à la réalité; et dont le seul but est de mener tout ce peuple intérieur vers son intérêt commun: la Vie.

samedi 3 mars 2012

130.


Il vit encore en toi celui qui a peur pour ce qu'il croit déjà posséder, et qui cherche à posséder ce dont il croit encore manquer ...

Tu sais pourtant que toute énergie qui cherche à posséder est une énergie gaspillée. Tu sais aussi qu'en réalité tu ne possèdes rien, que rien ne t'appartient et que tout ce qui t'es donné peut t'être enlevé. Tu ne possèdes ni le temps, ni l'argent, ni la santé, ni le savoir, ni le pouvoir, ni la vérité, ni la vie...Tout cela t'es donné.

Tu ne donnes pas encore assez. Tu penses que tu donnes déjà. Tu penses que tu donnes déjà beaucoup plus d'autres. Mais c'est encore trop peu. Tu n'as pas encore appris à tout donner. Tu n'a pas encore appris à tout donner de ton propre gré. Tu ne saurais pas le faire maintenant si cela t'était demandé.

Tu refuserais. Non pas que tu crois ne pas pouvoir donner ou que tu n'aies vraiment rien à donner; mais bien parce que tu aurais peur de perdre ce que tu crois posséder.

Tu dois apprendre à donner encore plus. Donnes de l'argent, de l'amour, du temps et de l'écoute à ceux qui en ont besoin. Réponds toujours présent à ceux qui te demandent ton aide. Apprends à donner jusqu'à ce que tu puisse tout donner. Jusqu'à ce que tu puisses tout donner sans autre raison que le don lui-même.

Tu ne sais pas encore le faire maintenant. Ce chemin est long et difficile. Mais c'est le chemin. Garde toujours à l'esprit que tout ce que tu donnes te purifie. Aies toujours la certitude que quoi que tu donnes, il ne te manquera jamais rien.

Quand tu auras tout donné, tu recevras.
129.


[En compagnie de deux amis au bar d'un luxueux hôtel de la capitale - où nous étions après une semaine de travail harassante, allés nous changer un peu les idées -]

Nous buvions, discutions, plaisantions, attendions le serveur, etc...et la conversation allait comme ça son bon train....Les passants et les passantes ne manquaient pas autour de la table; et mes deux amis, mariés, parlaient des joies et des peines de leurs mariages.

Au moment de rentrer, nous étions encore très sobres, mais les esprits s'étaient déjà bien allégés. Avant de quitter, j'ai voulu partager avec eux ce que je venais de lire, moi le célibataire, il y a une semaine à propos du mariage. Je leur ai demandé: "Où rentrez vous?" Et ils avaient répondu ensemble avec un air entendu: "Eh ben, nous rentrons chez nous!" Je leur demande encore: "Et où est donc ce chez-vous?"  La réponse leur semble à tous les deux d'une évidence totale bien sûr: "Chez nous, c'est la maison, c'est là nous habitons."

Je leur dis alors ceci: "C'est le jour ou tu t'es marié que tu as trouvé ta maison. Ta femme est ta maison. Où qu'elle soit, elle est ton chez-toi. Les quatres murs de la maison ne sont rien..."

Tous les deux étaient confus. Ce que je venais de leur dire les avait d'un coup réveillé sur une évidence dont ils n'avaient pas, ou plus, conscience en eux-mêmes: ils avaient rouvert les yeux sur le fait que c'étaient vraiment ces deux personnes-là, leur épouses respectives, qui étaient leur vrais et uniques demeures.

On se sépare ensuite pour rentrer. On se souhaite bonne nuit et chacun se dirige vers sa voiture. En refermant la portière de la mienne, je n'ai pas pu m'empêcher de sourire; j'avais l'étrange certitude que, quelque part, cette nuit-là, j'aurais contribué au triomphe de l'amour dans au moins deux maisons sur terre.

128.

Qu'est ce qu'une prière, sinon que le Très bas rejoigne (à nouveau) le Très haut? Et que le coeur de celui qui prie s'épure jusqu'à ne plus être que le pont qui les re-lie?

Qu'est-ce qu'une prière, sinon qu'il ne subsiste plus qu'elle, non plus celui qui prie?

***

P.S: Dans le sens où je l'entends, il se peut que cette vie, de son début jusqu'à sa fin, soit une seule et unique prière.

jeudi 1 mars 2012

127.

Celui que Dieu oublie est oublié quand bien même se rappelleraient de lui tous les êtres de la terre et du ciel. Celui qui se rappelle Dieu n'est pas oublié quand bien même l'oublieraient tous les êtres de la terre et du ciel.
126.

Il est arrivé un jour dans ce pays (mais probablement partout ailleurs aussi), où les gens ne voyaient plus que le gris et ses nuances.

Le ciel, l'amour, la pluie, le travail, la solitude, et même le rire des enfants...Tout était plus ou moins gris. Les gens disaient qu'il y avait le blanc d'un côté, et le noir de l'autre; ou du moins c'est ce que disaient les livres sacrés, qu'ils ne les avaient eux-mêmes jamais vus, mais que c'était à cause de cela que tout était gris. A cause du noir et du blanc...

Ce n'était pas le cas de tout le monde. Certains étaient différents.

Le problème de ce jeune homme par exemple, ordinaire en tout pour le reste, était qu'il percevait encore ce qu'il appelait des couleurs. Il voyait le rose des fleurs et le bleu du ciel, le vert des feuilles et l'orange du crépuscule, l'argenté de la lune et l'or des cheveux. Il voyait encore le rouge de l'amour et le bleu de solitude, le jaune du doute et le violet de la douleur. Il apercevait aussi des fois des lueurs blanches et d'autres fois des trous noirs.

Mais il n'arrivait jamais à se faire comprendre quand il en parlait.

Il n'arrivait pas à exliquer aux autres ce qu'il voyait, et eux ne comprenaient pas ce dont il parlait. Le monde était gris pour eux, et seulement sa nuance pouvait changer. Ils disaient qu'ils y ont vécu jusque-là tant bien que mal, sans souci majeur; et même que cela ne les a jamais empêché ni de manger, ni de dormir, ni d'être certains d'avoir raison, ni même d'avoir des enfants. Non, c'est peut-être lui qui s'imagine des choses; ou plutôt, forcément! puisque tout était gris pour tout le monde sauf pour lui.

"Ne voyez vous pas le vert, le rouge, le turquoise, l'orange, le violet? Ne voyez vous vraiment pas ?". Et tous lui répondaient, railleurs, que ce dont il parle n'existerait au mieux que dans les livres et dans les histoires anciennes. Mais la réalité, elle, elle était là devant leurs yeux et elle était bien grise.

***

"Je ne suis certainement pas le seul à voir les couleurs, pensait-il; mon unique malchance est que je n'ai pas pu rencontrer quelqu'un à qui en parler. Mais je suis las et fatigué  mainetnant, je n'en peux plus de ne pas pouvoir les partager..."

Les années allant...les couleurs ne disparaissaient pas; mais elles devenaient de moins en moins intenses, leur éclat se ternissait; et il s'est ainsi laissé gagner, petit à petit, par l'idée que partager le gris avec les autres serait peut-être meilleur que voir tout seul des couleurs, même quand elles étaient très belles. C'était le gris qui était partagé par tous et s'il voulait avoir sa chance dans le monde, il lui fallait devenir lui aussi un aveugle des couleurs: Peut-être était-ce le prix à payer pour être heureux.

Sa cécité le faisait souffrir assez souvent malgré tout; alors, il fermait les yeux longuement pour s'en soulager; en se disant qu'être aveugle des couleurs ou être aveugle tout court n'est au final pas si différent.

Il fermait les yeux de toutes ses forces, et sombrait alors dans le noir le plus complet; jusqu'à n'en plus savoir comment les rouvrir... Il lui fallait aussi se boucher les oreilles pour ne pas entendre les railleries des autres, et leurs incessants bavardages à propos du gris et de ses nuances. Il lui fallait se taire aussi, parce qu'il n'avait plus rien à dire à propos des couleurs; sauf quelques mots peut-être, dits seul, de nuit, pour lui-même...On aurait dit un ululement de chouette dans la forêt...

***

Au bout de ses forces, ayant oublié toutes les couleurs et abandonné toute velléité à persuader quiconque de quoique ce soit quant à leur existence...il lui arrivait encore de souffrir dans le noir de sa cécité mi-subie, mi-voulue; mais ce noir le poussait aussi à chercher au plus lointain de lui-même.

La délivrance lui est enfin venue de l'intérieur: Une intuition secrète l'avait incité à ouvrir les yeux au plus noir de ce noir, pour voir jaillir une couleur qu'il n'avait jamais vu auparavant de cette façon: un blanc pur qui lui rouvrait les yeux sur l'extérieur, et lui permettait de revoir les couleurs du monde comme au premier jour. Ce jour-là, il a pu à nouveau s'extasier devant le bleu de la mer.

Mais cela lui a aussi permis de comprendre une autre chose, peut-être la plus importante:  C'était le blanc en lui qui se réfractait sur ses yeux et colorait le monde.  Le blanc est la somme des couleurs; et lui, il est le prisme, la goutte d'eau sur laquelle il se réfracte pour devenir un arc en ciel.

Les couleurs existent parce qu’il les voit. Et ils les voit, car toutes renvoient au blanc qui est en lui. Il n'a pas à convaincre les autres que les couleurs existent dehors, mais à leur dire que le blanc existe aussi à l'intérieur d'eux-mêmes; c'est à moment là qu'eux aussi, verront les couleurs.