vendredi 24 février 2012

125.

Il est une fraction de seconde dans la vie d'un homme qui est l'exact milieu arithmétique de son parcours sur terre. Imaginez seulement s'il s'en apercevait quand elle passe.
124.

L'orage avait attendu la nuit pour rugir dans ma tête.

Un déluge d'amertume, enfouie en je ne sais quel abîme secret, m'a, sans prévenir, littéralement submergé. Je m'étais d'un coup, senti comme une barque prise dans un violent torrent qui l'emmenait jusqu'à la chute vertigineuse du fleuve; et je n'avais rien, ni personne, à quoi ou à qui j'aurai pu m'accrocher; au contraire, ma solitude me poussait encore devant...

Je me suis vite allé couché ce soir-là; le combat devenait inégal, il ne me retenait plus à moi-même que d'envisager la possibilité de me lever le lendemain, de boire un café chaud et de fumer la première cigarette du matin. J'ai fini ma journée par cette prière: Dieu! faites que demain arrive au plus vite!

Aujourd'hui, je me réveille sur un spectacle désolant. Cette pluie acide a ravagé tous les champs de mon être; il ne reste rien; et il faudra tout replanter.

Je commence par regarder le soleil, sourire à une voisine que je rencontre sur le palier, et penser au texte que j'écrirai, quand je serai au bureau, pour apaiser mon angoisse de la veille.

jeudi 23 février 2012

123.

Je viens de lire ce matin à propos de langues vivantes que Claude Hagège, éminent linguiste français d'origine tunisienne, parle, comprend, ou a des notions d'au moins 44 langues.

Moi, qui n'en parle que trois, et encore pas très bien, je me suis aujourd'hui, senti très pauvre. Ok, je sais balbutier quelques mots en arabe, en français et en anglais, mais ces trois langues, je ne les connais que parce que ce sont les langues du pays et les langues "du moment"...c'est à dire en fin de compte, ce qu'il y a de plus commun.

A voir l'extrême diversité des peuples de la terre, de leurs histoires et de leurs langues, j'imagine sans peine qu'il y a des trésors qui me resteront à jamais cachés: des mythes, des histoires, des contes et des poésies...tout un patrimoine que je mourrai sans jamais connaître, ni même soupçonner.

J'aurais aussi aimé pouvoir parler, ou du moins comprendre, l'amazigh, l'espagnol, l'italien, l'allemand, le russe, le sanskrit, le turc, le chinois, le japonais, le persan, le portugais, le suédois, le peul, le quechua, l'hébreu, le grec, le latin et quelques autres langues et dialectes secrets du monde.

Je plains ma pauvreté et je plains la pauvreté de ceux qui ne parlent que la langue de leurs parents, ceux qui ne parlent que la langue de leurs voisins, ceux qui ne parlent que la langue de leurs maîtres, et ceux qui, bêtise suprême, disent parler la langue de Dieu.

Quelle pauvreté! Vraiment!

lundi 20 février 2012

122.

Au déjeuner, je prends quelques olives pour accompagner le plat principal.

J'en prends une, j'en mange la chair, je fais tourner le noyau dans ma bouche, puis je le crache, sans y penser, sans y prêter aucune attention. Je le jette parce qu'il est dur, incassable, immangeable.

Le geste est éminemment anodin...

Et pourtant, c'est dans ce noyau que je crache, que réside le secret de l'olivier. L'arbre millénaire provient d'un noyau comme celui-là, planté dans la terre par le premier jardinier.

N'en est t-il pas de même pour un homme? Chaque jour, la chair n'est-elle pas mangée et le noyau jeté, sans aucune espèce d'attention? Ce noyau dur, incassable et immangeable n'est-il pas pourtant ce qui fait de lui un homme ?

Ce noyau peut-on le trouver ailleurs que dans la solitude?
121.

Je me rappelle du jour où j'ai signé le contrat de travail qui me lie à l'entreprise où je travaille depuis maintenant plus de six ans.

Ma main signait le contrat, alors que dans ma tête je le refusais catégoriquement...Je voulais faire autre chose, mais je ne savais pas quoi. Ce n'était pas le travail qui était en défaut, c'était moi. Maintenant avec le recul de quelques années, je sais que quelque soit le contrat qui m'aurait été présenté, j'aurai probablement toujours voulu faire autre chose; dans ma tête, j'aurai toujours refusé.

J'avais signé quand-même, me résignant à la dictature du réel et à l'inexistence d'alternatives. J'avais signé; et cela m'a valu des mois, si ce n'est des années, de mal-être que je m'évertuais, sans succès, à vaincre.

Aujourd'hui, j'écris ces lignes de mon bureau...

Aurait-il été meilleur et plus sage que j'accepte en esprit ce que ma main faisait dans la réalité? Aurait-il été meilleur que je saute de joie après avoir signé? Il me semble que non. Je ne regrette pas, car ce refus-là, malgré toutes ces peines, me permet, de préserver mon indépendance et de ne pas permettre au système de me broyer, de ne pas me complaire dans sa médiocrité.
120.

Ce n'est jamais marcher qui est difficile; c'est de s'arrêter et retrouver des forces ensuite pour se relever et repartir encore...

Comme un pélerin sur son chemin, je me relève avec peine, je reprends mon bâton; et je me remets en route, en ayant auparavant bien pris le soin de remercier ceux qui m'avaient offert une halte et un peu de répit. Mes viatiques pour la route sont toujours les mêmes: beaucoup de silence et beaucoup d'indulgence, pour moi même et pour les autres.

***

Il y a trois maux qui guettent la conscience des hommes: l'erreur, le mensonge et l'illusion. L'erreur est de manquer de discernement, le mensonge est de cacher la vérité des faits, l'illusion est de prendre ses rêves pour une réalité.

Les deux premiers sont remédiables; l'erreur en reprenant constamment le raisonnement à son début, le mensonge en doutant des réponses communes et en exigeant les preuves sans équivoque; mais l'illusion... celle-là, non, elle est irrémédiable... Que ce soit l'illusion amoureuse, l’illusion religieuse  ou l’illusion politique...toutes trois proviennent d'un même désir irrépréssible; on y tombe tous...sans aucune possibilité d'échapper, à moins de refuser de vivre.

La dernière illusion enfin est de croire que l'on peut se débarasser des illusions.

La seule issue pour avancer est, et sera toujours, l'épreuve cruelle du réel...C'est pour ça que le bouddha à son éveil ultime avait professé que la vie est souffrance.

***

Cependant, je dois dire que je reprends toujours la route avec le sourire, sans amertume, parce que je comprends de mieux en mieux que tout est toujours fugace...et qu'il ne sert à rien de vouloir posséder ce qui ne peut jamais l'être.

dimanche 19 février 2012

119.

Il fait beau, le ciel est dégagé et c'est une occasion propice pour aller noyer son regard dans l'horizon. On n'en prend pas conscience généralement, mais il faut se rendre compte qu'on est à longueur d'année privé d'horizon. On regarde ses pieds, ses mains, ses poches, ses écrans, ses poubelles, les feux arrières des véhicules et les murs décrépis des immeubles; mais on ne regarde jamais assez l'horizon; alors que le regard, des fois, lui aussi, voudrait bien s'éloigner.

Je regarde l'horizon et je me rends à l'évidence que "je" ne suis rien. Je parle de ce petit "je", qui s'agite sans cesse sur la surface du monde.

Mes atomes m'ont précédé, et ils me survivront. Et il ne me différencie de ce corps minéral qu'un court instant de vie. Cette vie-là, le petit "je" (Monsieur x que je suis) ne l'a pas commandé. Ce petit "je" n'a dessus aucun "mérite". Il n'a aucune existence dans l'absolu, et n'a aucun droit à dire : "je suis". Il n'est que le déroulement de la Vie (ou de la conscience), son passage par une région de l'espace. Il n'existe pas sans elle, elle existe sans lui. Il est l'enveloppe de la lettre mais pas le message qu'elle contient. Il est la chair, mais pas le souffle.

"Mais à quoi servirait-il de savoir ces choses-là", me diriez vous? Les gens vivent bien sans le savoir? les générations se suivent bien, sans le savoir?

Oui, sans doute; mais c'est exactement comme dans cet exemple: on peut toujours dessiner des cercles, qu'on connaisse "π" ou pas du tout; mais il faudrait aussi noter que celui qui le connaît, connaît aussi le périmètre du cercle et l'aire qu'il contient; celui qui ne le connaît pas n'en connaîtra jamais plus que la forme.
118.

Comme il faut qu'il y ait soif pour que l'eau désaltère l’assoiffé, comme il faut qu'il y ait faim pour que la nourriture rassasie l'affamé, il faut aussi qu'il y ait doute pour que la prière rassure le désespéré, il faut qu'il y ait absence pour que la rencontre comble l'amoureux...

Les coeurs des humains sont faits pour connaître le manque. On peut se laisser dépérir dans le manque. On peut aussi y trouver un surcroît de vie. Il suffit de croire que Dieu veille et que l'on ne mourra pas inconsolé. Il suffit de croire, en ces nuits où l'on se sent seul, qu'il y a, toujours pas très loin, une autre âme qui nous ressemble.

vendredi 17 février 2012

117.

Il est dit dans les écritures "Il y avait des ténèbres au-dessus de l'Abîme"
Nous venons tous de ces ténèbres.

***

Il est dit dans les écritures:  "Et l'esprit d'Elohim planait sur les eaux."
L'homme a une espérance de vie égale à celle de trois chevaux. Mon premier a couru dans le vent d'Elohim les années lui sont dus. Le deuxième s'impatiente. Mais seule une femme peut le monter.

***

Il est dit dans les écritures: "Et Elohim dit: Que la Lumière soit."
Pour que cet amour, raisonnablement impossible, voit le jour, il faudrait que Dieu lui-même en décide.

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Il est dit dans les écritures : "Et la lumière fut."
Penché sur le lac, la main sur la joue, je regarde le scintillement de la lumière sur l'eau...Et j'attends.

jeudi 16 février 2012

116.

Ne jamais céder à la tentation de calculer, cette malédicition de vouloir saisir à l'avance un avenir qui n'existe pas, de le dessiner ici et maintenant, et d'être sûr que les choses iront comme on le voudrait.

Et si ceci? et si cela?...Que des probabilités inutiles! à quoi servirait-il de préméditer le temps? à ne pas se tromper? à faire le bon choix?  Mais y'a t-il vraiment un bon choix? Il n'y a que des choix habituels, et puis il y a les autres.

Les belles choses de la vie ne se calculent pas: la bonté, la paix, l'amour surtout....Et seul cela qui ne peut être calculé saurait en faire la valeur.