mercredi 21 décembre 2011

69.

Je n'avais rien à faire au bureau. Au plus, j'avais à rédiger deux mails qui me permettaient en toute bonne foi, de remettre la balle dans le camp d'une autre direction; et ainsi, en attendant qu'ils répondent, me libérer pour quelques heures.

J'ai envoyé ces deux mails et j'ai pu libérer ma matinée. Et pour l'occuper utilement, je suis allé fouiner dans l'histoire de la Tunisie moderne: La camapagne des alliés, le mouvement d'indépendance,  le rôle des fellagas, le conflit entre Bourguiba et Ben Youssef, le complot  avorté contre le premier après Bizerte, etc... De fil en aiguille, j'ai découvert l'histoire du chef des fellagas à l'époque, Lazhar Chraïti qui, malgré toute son histoire personnelle et son rôle capital dans la libération de la Tunisie, fût condamné et exécuté par Bourguiba pour son implication dans le complot de 1962.

Ce monsieur m'a rappelé mon histoire personnelle,  puisque je suis né au même endroit que lui, à M'dhilla, du temps où mon père travaillait à la CPG. Je me suis revu enfant courant à mon école dans la poussière sulfureuse de ce village perdu, miséreux, sec et assoifé; et qui arrivait quand même à garder intacte la dignité et la grandeur des enfants qui naissaient sur son sol. Et ce monsieur me l'a rappelé. 

A l'époque, je ne fus pas concerné directement par la misère de cette bourgade. On bénéficiait à la maison de toutes les commodités possibles en ce temps. A l'origine, ces maisons étaient construites pour les ingénieurs étrangers travaillant à la CPG. A leur départ à la fin des années 70, elles ont été donnés aux ingénieurs tunisiens venus les remplacer; et mon père en faisait partie. Je me souviens aussi que j'ai reçu à l'école publique de M'dhilla, la meilleure éducation primaire qui soit, c'est elle qui a sans doute fondé tout le restant de mon cursus scolaire.

Il y a déjà plus de vingt ans que je ne vis plus à M'dhilla. La misère, elle, elle y restée. Pire encore, elle y a enfanté; ses deux cruels rejetons, la furie et le désespoir, règnent aujourd'hui sans partage sur les destins des familles qui vivent encore là-bas.

Je tombe ainsi, en voulant m'informer sur la situation du bassin minier, sur l'histoire de ce jeune garçon de dix-huit ans: Ses deux parents, tués par un fou furieux lors des affrontements tribaux qu'a vécu la ville, lui ont laissé quatre frères et soeurs à sa charge. Et il peine depuis, à les nourrir et à les couvrir. Il ne demande rien de plus qu'un gagne-pain décent.

Ce garçon porte le même prénom que moi.

Je fus le premier garçon à être prénommé "Assyl" dans ce village, et un des premiers dans tous le pays. Mon prénom est encore aujourd'hui très peu courant; et à cette époque et en ce lieu-là, il était complètement inconnu. Dans la voiture qui l'emmenait de la mine où il travaillait à l'hôpital où je venais de naître, mon père venait d'entendre une chanson de Om Kalthoum qui s'appelait: Chams Al Assil; il avait en tête un autre prénom qu'il avait convenu avec ma mère, mais quand l'infirmière lui a demandé: Quel prénom avez vous choisi pour votre fils? il lui a répondu : Assyl.

Quelques garçons ensuite avaient été nommés Assyl comme moi. Ces enfants étaient le petits fils de la Dame qui m'a elevé lorsque mes parents étaient au travail, le fils de nos voisins ouvriers, etc... Un jeune collègue de mon père avait lui aussi appelé son fils Assyl. Ainsi, ce prénom, sans devenir courant, s'était quelque peu propagé dans le village de M'dhilla.

La douleur de ce garçon de M'dhilla, né il y a dix huit ans, et qui fût peut-être nommé Assyl parce que mon père m'avait ainsi nommé treize ans auparavant, est la mienne aussi. Il ne lira probabalment jamais ce que je viens d'écrire; mais qu'il sache que je la partage avec lui. je lui dois au moins cela.

2 commentaires:

  1. C'est la première fois que je te lis, et je suis enchantée de ma découverte, Assyl, .. c'est intéressant comme prénom, bonne continuation :)

    RépondreSupprimer
  2. Merci Primavera pour ta visite et ton commentaire. Enchanté également. A bientôt.

    RépondreSupprimer