mardi 18 octobre 2011

4.

Qui travaille pour sa vie, travaille pour sa mort. Celui qui ne veut pas mourir devra travailler pour ce qui en lui ne meurt pas.

Je regarde cette fourmi qui passe sous mes pieds, transportant diligemment quelques menus vivres vers la fourmilière. Elle me paraît bien humble et sérieuse, faisant silencieusement ce qu'elle a à faire; et je me dis : "Voilà! Elle a tout compris. Elle fait ce qu'elle a à faire en tant que fourmi, sans se soucier ni de l'éventuelle vérité ultime d'un Dieu-Fourmi éternel, ni de la vanité totale de sa misérable condition de fourmi éphémère."

Je pourrai l'écraser, là, maintenant, à l'instant, pour rien, juste pour l'insignifiance de ce geste dans le cours de ma vie, et l'insignifiance de ma vie dans le cours de l'histoire des hommes, et l'insignifiance de l'histoire des hommes dans le cours de la vie sur cette planète et l'insignifiance  de la vie sur cette planète dans le cours de l'existence de l'univers;... mais ce serait peine perdue.

Face à ce que, moi, je crois être son insignifiance absolue, cette fourmi n'aurait qu'à m'opposer, de son point de vue, sa condition relative de fourmi; et elle aura sans doute gagné, car rien n'aura pu empêcher, et ne serait-ce même que légèrement altérer, qu'elle ait fait honneur à sa condition de fourmi jusqu'à la dernière seconde. Et c'est, au contraire, ma seule impudence d'homme qui décrète l'insignifiance d'une fourmi sous ses pieds qui paraitra totalement absurde et déplacée.

Je ne l'ai pas écrasé; je l'ai laissé continué son chemin. Je me suis juste dit, en la voyant s'éloigner: Le destin de l'homme est de grandir. Le corps grandit dans le travail. L'esprit grandit dans l'étude. L'âme grandit dans l'amour. Puis, la mort cueille tout; et je ne pourrais lui opposer que mon silence. Est-ce lui qui en moi ne meurt pas ?

2 commentaires:

  1. pourquoi chercher ce qui ne meurt pas en nous ... a quoi bon chercher une immortalité alors que la décomposition de mon corps condamne l'observateur en moi a un silence absolu ?
    moi je ne travaille ni pour ma vie ni pour ma mort , je fais des tentatives pour apprécier le moment présent , parfois ca passe , parfois ca marche pas ...mais ce qui est le plus important c'est cet elan qui me pousse a vivre intensément ce qui se présente devant moi ...

    Merci pour cette belle réflexion :) ton génie est sans égal

    RépondreSupprimer
  2. Il n'est besoin de métaphysique que pour ceux qui n'arrivent pas à adorer le réel.

    Pourtant, il ne demeure aujourd'hui du royaume des cieux que des ruines anciennes où de jour comme de nuit, siffle le vent sec de l'intolérance et où aboient des hordes errantes de chiens affamés.

    Qu'irait faire un homme sensé dans ses lieux déserts ? Il s'y ferait certainement brûler avant qu'il n'ait posé la première pierre d'un quelconque temple.

    ---

    L'esprit aimerait tant ressurgir intact après que le corps ait disparu. Il aimerait tant s'incarner éternellement dans un corps, mais il en est absolument impuissant. Et il le sait. Voilà son secret caché. Toute pensée qu'il crée n'est en réalité que jalousie et vaine tentative de revanche.

    RépondreSupprimer