126.
Il est arrivé un jour dans ce pays (mais probablement partout ailleurs aussi), où les gens ne voyaient plus que le gris et ses nuances.
Le ciel, l'amour, la pluie, le travail, la solitude, et même le rire des enfants...Tout était plus ou moins gris. Les gens disaient qu'il y avait le blanc d'un côté, et le noir de l'autre; ou du moins c'est ce que disaient les livres sacrés, qu'ils ne les avaient eux-mêmes jamais vus, mais que c'était à cause de cela que tout était gris. A cause du noir et du blanc...
Ce n'était pas le cas de tout le monde. Certains étaient différents.
Le problème de ce jeune homme par exemple, ordinaire en tout pour le reste, était qu'il percevait encore ce qu'il appelait des couleurs. Il voyait le rose des fleurs et le bleu du ciel, le vert des feuilles et l'orange du crépuscule, l'argenté de la lune et l'or des cheveux. Il voyait encore le rouge de l'amour et le bleu de solitude, le jaune du doute et le violet de la douleur. Il apercevait aussi des fois des lueurs blanches et d'autres fois des trous noirs.
Mais il n'arrivait jamais à se faire comprendre quand il en parlait.
Il n'arrivait pas à exliquer aux autres ce qu'il voyait, et eux ne comprenaient pas ce dont il parlait. Le monde était gris pour eux, et seulement sa nuance pouvait changer. Ils disaient qu'ils y ont vécu jusque-là tant bien que mal, sans souci majeur; et même que cela ne les a jamais empêché ni de manger, ni de dormir, ni d'être certains d'avoir raison, ni même d'avoir des enfants. Non, c'est peut-être lui qui s'imagine des choses; ou plutôt, forcément! puisque tout était gris pour tout le monde sauf pour lui.
"Ne voyez vous pas le vert, le rouge, le turquoise, l'orange, le violet? Ne voyez vous vraiment pas ?". Et tous lui répondaient, railleurs, que ce dont il parle n'existerait au mieux que dans les livres et dans les histoires anciennes. Mais la réalité, elle, elle était là devant leurs yeux et elle était bien grise.
***
"Je ne suis certainement pas le seul à voir les couleurs, pensait-il; mon unique malchance est que je n'ai pas pu rencontrer quelqu'un à qui en parler. Mais je suis las et fatigué mainetnant, je n'en peux plus de ne pas pouvoir les partager..."
Les années allant...les couleurs ne disparaissaient pas; mais elles devenaient de moins en moins intenses, leur éclat se ternissait; et il s'est ainsi laissé gagner, petit à petit, par l'idée que partager le gris avec les autres serait peut-être meilleur que voir tout seul des couleurs, même quand elles étaient très belles. C'était le gris qui était partagé par tous et s'il voulait avoir sa chance dans le monde, il lui fallait devenir lui aussi un aveugle des couleurs: Peut-être était-ce le prix à payer pour être heureux.
Sa cécité le faisait souffrir assez souvent malgré tout; alors, il fermait les yeux longuement pour s'en soulager; en se disant qu'être aveugle des couleurs ou être aveugle tout court n'est au final pas si différent.
Il fermait les yeux de toutes ses forces, et sombrait alors dans le noir le plus complet; jusqu'à n'en plus savoir comment les rouvrir... Il lui fallait aussi se boucher les oreilles pour ne pas entendre les railleries des autres, et leurs incessants bavardages à propos du gris et de ses nuances. Il lui fallait se taire aussi, parce qu'il n'avait plus rien à dire à propos des couleurs; sauf quelques mots peut-être, dits seul, de nuit, pour lui-même...On aurait dit un ululement de chouette dans la forêt...
***
Au bout de ses forces, ayant oublié toutes les couleurs et abandonné toute velléité à persuader quiconque de quoique ce soit quant à leur existence...il lui arrivait encore de souffrir dans le noir de sa cécité mi-subie, mi-voulue; mais ce noir le poussait aussi à chercher au plus lointain de lui-même.
La délivrance lui est enfin venue de l'intérieur: Une intuition secrète l'avait incité à ouvrir les yeux au plus noir de ce noir, pour voir jaillir une couleur qu'il n'avait jamais vu auparavant de cette façon: un blanc pur qui lui rouvrait les yeux sur l'extérieur, et lui permettait de revoir les couleurs du monde comme au premier jour. Ce jour-là, il a pu à nouveau s'extasier devant le bleu de la mer.
Mais cela lui a aussi permis de comprendre une autre chose, peut-être la plus importante: C'était le blanc en lui qui se réfractait sur ses yeux et colorait le monde. Le blanc est la somme des couleurs; et lui, il est le prisme, la goutte d'eau sur laquelle il se réfracte pour devenir un arc en ciel.
Les couleurs existent parce qu’il les voit. Et ils les voit, car toutes renvoient au blanc qui est en lui. Il n'a pas à convaincre les autres que les couleurs existent dehors, mais à leur dire que le blanc existe aussi à l'intérieur d'eux-mêmes; c'est à moment là qu'eux aussi, verront les couleurs.
Il est arrivé un jour dans ce pays (mais probablement partout ailleurs aussi), où les gens ne voyaient plus que le gris et ses nuances.
Le ciel, l'amour, la pluie, le travail, la solitude, et même le rire des enfants...Tout était plus ou moins gris. Les gens disaient qu'il y avait le blanc d'un côté, et le noir de l'autre; ou du moins c'est ce que disaient les livres sacrés, qu'ils ne les avaient eux-mêmes jamais vus, mais que c'était à cause de cela que tout était gris. A cause du noir et du blanc...
Ce n'était pas le cas de tout le monde. Certains étaient différents.
Le problème de ce jeune homme par exemple, ordinaire en tout pour le reste, était qu'il percevait encore ce qu'il appelait des couleurs. Il voyait le rose des fleurs et le bleu du ciel, le vert des feuilles et l'orange du crépuscule, l'argenté de la lune et l'or des cheveux. Il voyait encore le rouge de l'amour et le bleu de solitude, le jaune du doute et le violet de la douleur. Il apercevait aussi des fois des lueurs blanches et d'autres fois des trous noirs.
Mais il n'arrivait jamais à se faire comprendre quand il en parlait.
Il n'arrivait pas à exliquer aux autres ce qu'il voyait, et eux ne comprenaient pas ce dont il parlait. Le monde était gris pour eux, et seulement sa nuance pouvait changer. Ils disaient qu'ils y ont vécu jusque-là tant bien que mal, sans souci majeur; et même que cela ne les a jamais empêché ni de manger, ni de dormir, ni d'être certains d'avoir raison, ni même d'avoir des enfants. Non, c'est peut-être lui qui s'imagine des choses; ou plutôt, forcément! puisque tout était gris pour tout le monde sauf pour lui.
"Ne voyez vous pas le vert, le rouge, le turquoise, l'orange, le violet? Ne voyez vous vraiment pas ?". Et tous lui répondaient, railleurs, que ce dont il parle n'existerait au mieux que dans les livres et dans les histoires anciennes. Mais la réalité, elle, elle était là devant leurs yeux et elle était bien grise.
***
"Je ne suis certainement pas le seul à voir les couleurs, pensait-il; mon unique malchance est que je n'ai pas pu rencontrer quelqu'un à qui en parler. Mais je suis las et fatigué mainetnant, je n'en peux plus de ne pas pouvoir les partager..."
Les années allant...les couleurs ne disparaissaient pas; mais elles devenaient de moins en moins intenses, leur éclat se ternissait; et il s'est ainsi laissé gagner, petit à petit, par l'idée que partager le gris avec les autres serait peut-être meilleur que voir tout seul des couleurs, même quand elles étaient très belles. C'était le gris qui était partagé par tous et s'il voulait avoir sa chance dans le monde, il lui fallait devenir lui aussi un aveugle des couleurs: Peut-être était-ce le prix à payer pour être heureux.
Sa cécité le faisait souffrir assez souvent malgré tout; alors, il fermait les yeux longuement pour s'en soulager; en se disant qu'être aveugle des couleurs ou être aveugle tout court n'est au final pas si différent.
Il fermait les yeux de toutes ses forces, et sombrait alors dans le noir le plus complet; jusqu'à n'en plus savoir comment les rouvrir... Il lui fallait aussi se boucher les oreilles pour ne pas entendre les railleries des autres, et leurs incessants bavardages à propos du gris et de ses nuances. Il lui fallait se taire aussi, parce qu'il n'avait plus rien à dire à propos des couleurs; sauf quelques mots peut-être, dits seul, de nuit, pour lui-même...On aurait dit un ululement de chouette dans la forêt...
***
Au bout de ses forces, ayant oublié toutes les couleurs et abandonné toute velléité à persuader quiconque de quoique ce soit quant à leur existence...il lui arrivait encore de souffrir dans le noir de sa cécité mi-subie, mi-voulue; mais ce noir le poussait aussi à chercher au plus lointain de lui-même.
La délivrance lui est enfin venue de l'intérieur: Une intuition secrète l'avait incité à ouvrir les yeux au plus noir de ce noir, pour voir jaillir une couleur qu'il n'avait jamais vu auparavant de cette façon: un blanc pur qui lui rouvrait les yeux sur l'extérieur, et lui permettait de revoir les couleurs du monde comme au premier jour. Ce jour-là, il a pu à nouveau s'extasier devant le bleu de la mer.
Mais cela lui a aussi permis de comprendre une autre chose, peut-être la plus importante: C'était le blanc en lui qui se réfractait sur ses yeux et colorait le monde. Le blanc est la somme des couleurs; et lui, il est le prisme, la goutte d'eau sur laquelle il se réfracte pour devenir un arc en ciel.
Les couleurs existent parce qu’il les voit. Et ils les voit, car toutes renvoient au blanc qui est en lui. Il n'a pas à convaincre les autres que les couleurs existent dehors, mais à leur dire que le blanc existe aussi à l'intérieur d'eux-mêmes; c'est à moment là qu'eux aussi, verront les couleurs.
Magnifique :)
RépondreSupprimerC'est toi qui est magnifique:) Merci d'avoir lu :)
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