jeudi 22 mars 2012

138.

Aujourd'hui au zoo du Belvédère, en passant devant la cage des lions, je me suis dit que ça devait faire bizarre, du point de vue du lion, que d'être ainsi fixé du regard par tant de "primates". En vérité, je ne sais pas comment les lions voient les humains, mais je me dis qu'ils ne voient certainement en eux que ce qu'ils voient en d'autres animaux.

J'ai bien précisé que c'était le point de vue du lion... car le lion est aussi est un être doué de conscience; et devant lui, ce ne sont pas des êtres humains qui le regardent dans sa cage, mais bien des animaux bipèdes qui s'agglutinent devant son minuscule territoire.


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Cette réflexion me met devant la question qui ne me quitte jamais: ma subjectivité est-elle illusoire ?

La subjectivité c'est d'avoir un point de vue propre à soi, déterminé par la position qu'on occupe dans l'espace et le temps, et la grille de lecture à travers laquelle on voit.

Le plus ordinaire et le plus habituel point de vue que nous adoptons est celui de l'ego; et nous l'adoptons le plus souvent sans que ne nous en rendions même compte. Ainsi, à partir de là où nous sommes, nous nous trouvons habituellement le regard tourné vers l'extérieur; et nos yeux lisent le monde via le filtre de notre personnalité, nos convictions, nos capacités, nos humeurs, nos désirs, etc...

Il est à noter aussi que ce point de vue est celui qui, automatiquement, nous élimine de la vue.

Ce raisonnement se résume à peu près à ceci: Je n'ai accès qu'à ma propre vision. Il ne m'intéresse pas (ou il ne m'est pas possible) de savoir ce qu'est le monde; ce qui m'intéresse (ce que je peux) c'est ce qu'est le monde pour moi. Quand il me semble qu'on fasse erreur sur moi ou qu'on remette en cause ma vision, ma première réaction est d'opposer ma propre subjectivité, celle qu'il me semble avoir bâti sur les meilleurs fondements...

(Si ce n'est pas le cas, dites moi comment vous expérimentez votre subjectivité ?)


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Je pense donc que la subjectivité n'est pas illusoire; ou du moins il n'existe pas de subjectivité illusoire qui ferait face à une objectivité qui serait, elle, réelle; car il n'y existe pas non plus d'objectivité entre des êtres dont la conscience est forcément limitée: A chaque fois, il y a relation et interconnexion de subjectivités. Toute compréhension mutuelle, si on recherche la compréhension, commence par pouvoir se dire que j'ai en face de moi une subjectivité différente de la mienne: "voilà comment les choses sont vues de l'autre côté..."

La subjectivité ne devient illusion que dès qu'elle s'érige en vérité absolue alors qu'elle n'est un cas particulier conditionné par une grille de lecture donnée.

L'erreur que font les gens, et qui mène généralement à un dialogue de sourds, est la suivante: ils oublient que leurs subjectivités sont conditionnées, puis les opposent et se chamaillent autour de la "vérité" de leur point de vue. Or il ne s'agit jamais en premier lieu de vérifier si c'est vrai ou faux, pertinent ou impertinent; mais de reconnaître d'abord mutuellement que chacun adopte une grille de lecture qui a conditionné son point de vue (que cela soit une croyance, une appartenance, une expérience, un vécu, ou tout autre chose,...); ensuite, après que nous ayons pu établir un pont de dialogue, nous pourrons discuter d'autre chose.

L'exemple le plus caricatural de tous reste bien sûr le sujet de "l'existence de Dieu". L'athée n'est pas athée par ce qu'il sait; mais parce que, de son point de vue, Dieu n'existe pas. Le croyant ne croit pas par ce qu'il sait; mais parce que Dieu de son point de vue existe. Or l'athée comme le croyant ne reconnaissent jamais qu'ils ont un point de vue conditionné par une grille de lecture propre à eux. L'athée dit savoir, le croyant dit savoir aussi; il y a pire même: ceux qui disent qu'en fonction de ce qu'ils savent, il sont prêts à enseigner la vérité aux autres.

En réalité, les deux, celui qui se dit athée comme celui qui se dit croyant, sont aussi ignorants l'un que l'autre. Et s'il y a une chose dont l'être humain peut être certain est bien celle-là: il est forcément limité et ignorant..


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Il me semble pourtant qu'il est donné à l'esprit humain, à condition qu'il soit ouvert et qu'il fasse l'effort de se libérer de l'emprise d'une subjectivité ordinaire, de pouvoir adopter une multitude de points de vues, si ce n'est une infinité de points de vue... A la limite, il pourrait dire: quand je rencontre une autre personne, je peux adopter son point de vue me rencontrant; quand je cueille une fleur, je peux adopter le point de vue de la fleur qui se fait cueillir...

Ce processus de dé-subjectivation progressive de l'esprit (je n'ai pas dit objectivité) est infini et demeure à relancer indéfiniment...car paradoxalement la subjectivité la plus intime, celle au fin fond de soi, celle que l'on retrouve lorsque on se détache de ses appartenances contingentes et que l'on veuille aller en soi si profondément  qu'il faille oublier ses états d'âmes passagers, ses activités ordinaires, ses convictions intellectuelles et spirituelles, ses "coordonnées" spatio-temporelles" ou plutôt "socio-historiques"..., cette subjectivité-là, pourtant si singulière, paraîtrait être absolument impersonnelle; c'est elle qui ressemblerait le plus au point de vue "dé-subjectivé" de l'univers sur lui-même...  

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Bien sur, tout ce que je viens de dire est subjectif ;)

1 commentaire:

  1. C'est curieux, la dernière fois, j'ai survolé cet article, et bien que je me sois penchée sur la métaphore du lion, je n'ai pas trop insisté sur la lecture du reste du billet.

    Curieusement, aussi, en le relisant d'une manière posée cette fois, je me rends compte que cette même idée de subjectivité a tourbillonné dans ma tête toute la semaine durant.

    Pendant une nuit, je rêvais que je perdais conaissance, suite à la pensée qu'un diable était à mes trousses... Dans ce rêve, j'avais vérifié s'il existait ou pas un diable, mais je ne voyais rien. Je le sentais par contre, et sur le coup je m'étais évanouie. Avant que tout ne soit totalement noir, confus, puis vide, ma dernière pensée fut une interrogation sur la nature de cet évanouissement.. Est ce que j'ai simulé cette présence, ou était-elle réellement là, comme ils m'avaient averti en plein rêve ?

    Récemment, aussi, enfin ça doit faire plusieurs semaines, j'ai eu comme "une crise" où mes repères s'étaient effondrés sans raison apparente... Je ne peux pas l'expliquer jusq'uà présent, même après avoir pris du recul, je dirais simplement que c'est une embrouille avec ma propre subjectivité, mon moi qui ne savait plus ce qu'il était ni ce qu'était ce qui l'entourait, et ma volonté de comprendre les choses telles qu'elles sont, sans interprétation aucune...

    Croyez-vous qu'il existe une objectivité des choses ?
    Car moi, je reste sceptique...

    Aussi, quoi de plus objectif qu'une interprétation propre de sa propre subjectivité ? :)

    Est-ce que l'objectivité est un croisement d'une infinité de subjectivités ? Ce croisement n'est-il pas une subjectivité impersonnelle? Qui tend elle même vers l'objectivité ?

    Pourquoi dîtes-vous de l'être humain qu'il est limité ? Ignorant, sans doute... mais limité ? Peut-on être conscient de cette limite si elle est atteinte ? Ou alors, étant atteinte, cette limite aura évolué vers une autre limite, moins grande, ect , jusqu'à une infinité de limites dépassées, et dans ce cas là, pas de limite concevable...

    Avez-vous déjà essayé la méditation (pratique mentale/spirituelle) ?

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