dimanche 17 juin 2012

174.

"Pour me trouver des raisons de vivre, j'ai tenté de détruire mes raisons de t'aimer". Paul Eluard

Je ne pourrais ni en trouver ni en détruire...

On peut seulement s'égarer en compagnie son amour, ou mourir sans avoir vécu... Car enfin, le véritable amour, comme la vraie vie, ne sauraient être que sans raison; ce sont les seuls qui vaillent.
177.

J'ai écouté, hier à la télé, un représentant de parti salafiste (qu'est-ce que je déteste ce mot) venu parler de la vision qu'ils ont, lui et son groupe, pour de l'avenir du pays.

Dépassant tant bien que mal, mon allergie quasi-physique à la médiocrité et au psittacisme (c'est le mot qui leur convient le plus, regardez dans le dictionnaire) de son discours, j'ai tenu à l'écouter jusqu'au bout pour comprendre la logique selon laquelle il fonctionnait; me disant qu'il fallait bien à un moment donné connaître ses ennemis..

L'idée première qui s'impose à moi après réflexion est la suivante: l'Islamisme est un totalitarisme comme les autres...

La logique qui soutient l'ensemble du discours de ces islamistes est une logique de totalisation. Car leur but ultime est d'englober tout le monde, de gré ou de force, dans la seule totalité qu'ils considèrent être vraie; et qu'ils nomment la vie selon la la loi de dieu. Et elle équivaut de facto pour eux, à la religion islamique tels qu'ils la comprennent eux; c'est à dire dans son sens le plus matériel et le plus rétrograde possible.

Et quand bien même, cette totalité est en réalité aussi sombre et minuscule qu'une bille de verre; pour eux, c'est toujours la seule totalité possible, et c'est elle la vie...

C'est cette fermeture d'horizon qui m'apparaît être la raison essentielle de l'impossibilité de trouver un moyen de dialogue avec ces gens-là. (Et non pas leur violence (toutes les foules sont violentes) ou leur inculture (toutes les foules sont incultes))

****

Je me souviens à ce propos de la philosophe allemande juive Hannah Arendt, et de son livre "Les origines du totalitarisme"; ou elle décrit dans un des chapitres, les caractéristiques des mouvements totalitaires du XXème siècle, à savoir le Nazisme et le Communisme stalinien.


Les caractéristiques qu'elles fait ressortir s'appliquent à merveille à la logique et au système islamistes; jugez plutôt:

- La transformation des classes sociales en masses et en foules; et l’organisation de ces dernières selon une loi du mouvement. Le processus de propagation de ce mouvement est fondé sur la propagande, la désinformation, l'endoctrinement, l'exaltation des sentiments etc,... et repose, pour s'étendre le plus loin possible, sur la terreur et la guerre psychologique. Cette terreur vise en bout de course à pousser chaque individu à l'autodestruction de son intégrité idéologique, et la remplacer par celle du mouvement totalitaire.

- le rejet de la réalité et sa substitution par un mythe, une fiction créée, et le plus souvent récupérée, par le mouvement totalitaire.. Les masses ont donc les pieds totalement détachés du monde réel, et vivent dans un monde artificiel soutenu uniquement par des colonnes idéologiques et le décor de la fiction ( la révolution! c'est moi qui souligne)

- L’alliance entre la populace et l'élite du mouvement totalitaire et la superposition des identités entre le dirigeant et les masses qui lui obéissent. Tout acte des subordonnés est réalisé au nom du chef, et inversement, tous les subordonnés suivent aveuglément les ordres du chef. Toute la logique d'un totalitarisme est de créer un manque de pensée chez les gens; rendant la violence à l'égard des "récalcitrants à intégrer la totalité" banale et légitime.

***

Je pourrais étayer point par point ces différents axes avec des exemples récents de ce qui se passe en Tunisie; mais ce sera pour une autre fois; je me suis promis de détourner mon regard le plus souvent possible...

Je répète juste une dernière fois pour le plaisir de la formule: l'Islamisme est un totalitarisme comme les autres...

176.

Depuis longtemps, je ne fais que courir; cherchant ma place dans ce monde avec les autres,... Mais il n'y a pas de place pour moi. Non, pas de place ici.

Il y a ce seulement ce banc vide au jardin public...

(C'est plus le sentiment de ne pas avoir de place que ne pas en avoir réellement. C'est nécessaire pour maintenir une sensibilité, une indépendance, un ordre intérieur intacts; et éviter le plus souvent, mais pas tout le temps, les humeurs et les erreurs humaines ordinaires. Le prix à payer reste pourtant très cher, car ce sentiment peut aussi exposer, et de trop près, à ses propres ténèbres,... L'on peut toujours dans ces cas interposer quelques mots et leur poésie, l'on peut toujours se réfugier dans la bienveillance de quelques âmes...)

Je m’assois quelques instants sur le banc... 

"Bonjour ma vie...Bonjour ma tristesse... 

je voulais te dire...quand je regarde ton beau visage, ma vie; que j'ai en moi comme un tremblement de larmes, comme ce ciel où il fait à la fois pluie et soleil, où il est à la fois midi et minuit". Je voulais te dire aussi que je t'aime comme tu es..., que je ne te ferai jamais l'insulte de chercher à être consolé de toi."

Je me relève et repart à la recherche d'un refuge dans un cœur...en attendant de trouver ma place dans les étoiles.

lundi 11 juin 2012

173.

"Cependant j’étais loin d’être désespéré. Je ne le suis même pas devenu aujourd’hui. Je me donne seulement des airs. Le plus grand effort de ma vie a toujours été de parvenir à désespérer complètement, il n’y a rien à faire. Il y a toujours quelque chose en moi qui continue à sourire." Romain Gary

Quelle "déception", et en même temps quelle ouverture, à se découvrir encore en formation, pas encore tout à fait fini... A mon age, je pensais pourtant avoir fini le travail: être finalement devenu ce que je suis réellement.

Il s'avère que non... Je suis encore en route... C'est exactement comme ce que chantait Gabin dans "Je sais". Oui, on dit toujours "Je sais" un peu trop tôt.
174.

(Suite précédent)

Quelle conséquence tirer de tout ça?

Que nous ne sommes en fin de compte que des corps soumis au bombardement continuel de stimuli extérieurs? Ne pouvons-nous donc "être" qu'en réaction à un extérieur qui nous sollicite? Est-ce là la seule vérité qui nous soit accessible?

Sommes nous réellement incapables de créer une vérité à partir de nous-mêmes? Ne pouvons-nous pas être acteurs de nos propres vies sans forcément tomber dans le piège de nos illusions?

N'y a t-il rien à l'intérieur de nous qui soit lui aussi, tout autant vrai que le réel extérieur? Et s'il n'y a rien, quelle différence subsisterait alors entre pleurer ou rire pour une même raison, ou même sans aucune raison? Tout ne se vaut-il pas dans ce cas? Quel serait la valeur des choix que nous faisons? si tant est est que nous puissions déjà faire des choix?

Qu'y a t-il en nous de vivant, qui provienne de nous, qui soit nous; mais qui n'est ni une réaction à un stimuli extérieur, ni non plus une invention de nos esprits?

Est-ce cela que les extrêmes orientaux appelle la vacuité?

Dans cette vacuité, qu'est ce que nous retrouvons à part la finitude de tout existence? (Mais est-ce que nous commençons déjà pour que nous puissions finir?)

Qu'est ce que nous retrouvons à part notre solitude face à l'indifférence du ciel? (Mais quand est-ce que nous devenons "un" pour que nous puissions être seul?)

Qu'est ce que nous retrouvons à part l'absence de tout sens donné et la liberté d'en créer celui qui nous convient? (Mais quel sens aurait la liberté à créer sa vie si tout, au final, n'a pas de sens?)

dimanche 10 juin 2012

173.

Je suis entré à la librairie pour passer comme chaque samedi, deux heures ou presque, entre titres de livres, noms d'auteurs et quatrièmes de couverture. Comme d'habitude, je laisse faire le hasard... je déambule entre les rayons, je lis des premières phrases, j'ouvre des livres au milieu, je lis les paragraphes de fin... et j'achète le livre qui me séduit le plus sur le moment.

Cette fois, au cours de mes pérégrinations le long des lettres de l'alphabet, une idée me traverse l'esprit et me paraît absolument évidente: Tous ces livres racontant des milliers d'histoires, dissertant sur des milliers d'idées, décrivant des milliers de situations, et résolvant des milliers de problèmes ne sont que des choses. des objets matériels. des objets hors de moi. des objets que je peux tenir dans la main. à distance de moi. que je peux prendre ou ne pas prendre. que je peux feuilleter, que je peux remettre sur une étagère et puis passer mon chemin... D'où l'idée: Tous ces livres sont donc des choses mortes; tout ce qui peut être transcrit dans des mots et ces mots devenir des phrases, et puis ces phrases imprimés sur du papier et exposés sur une étagère, ne peut être qu'une chose et est forcément une chose morte. Et ce qui est mort ne peut pas être vrai; non pas parce que ça raconte des mensonges; au contraire, ça veut raconter la plupart du temps une vérité, ou ce que l'auteur a pensé être une vérité; mais le fait est ce ne peut jamais être une vérité vivante. ce sera toujours une vérité morte.

Même par exemple, s'il y avait parmi tous ces livres, un livre qui décrivait ma propre vie personnelle, et tout ce qui m'a traversé l'esprit durant les trente deux dernières années, dans le moindre détail et sans aucune omission; il me resterait malgré tout, totalement étranger. puisque c'est une chose, un objet mort, qui demeure toujours hors de moi.

Ce qu'impliquait cette idée, c'est que tout que je pouvais penser, du moment que je pouvais me le dire en langage articulé, en mots sensés, n'était pas vrai, n'était pas réel. Je ne pouvais donc avoir aucun vrai problème, aucune vraie peine, aucun vrai projet, aucun vrai souvenir, aucun vrai sentiment, aucune vraie conviction. puisque je pouvais les penser, et les transformer en mots. et tous les mots peuvent devenir des objets.

Seul ce qui ne peut pas être mis en mots est réel: le sang qui coule dans mes veines, le sol sur lequel je marche, le décolleté de la femme devant moi, son parfum, le vent chaud sur mon visage, la sensation de soif qui me fait boire un demi-litre d'eau froide, les feuilles verte de l'arbre sous lequel je cherche de l'ombre, le poisson que je mange, la sieste que je m'octroie ensuite, le crépuscule que je regarde colorer l'horizon... Voilà ce qui est vrai... ce qui est réel...ce que ramènent constamment les cinq sens... ce que vit le corps d'instant en instant. 

Le seul vrai livre qui raconte une histoire vraie est le corps vivant et le flux constant de sensations qui le font vibrer. Tout le reste c'est des faux problèmes et des utopies, des histoires que l'esprit se raconte pour accompagner le temps.

jeudi 7 juin 2012

172.

Je veux apprendre de plus en plus à considérer la nécessité dans les choses comme la beauté en soi : ainsi je serai l'un de ceux qui embellissent les choses. Je ne ferai pas de guerre contre la laideur ; je n'accuserai point, je n'accuserai pas même les accusateurs. Détourner le regard : que ceci soit ma seule négation. Nietzsche-Gai savoir

D'habitude, je détourne mon regard... 

****

En dépit des évènements que vit ce pays depuis bientôt une année et demi (et qui à pleins d'égards ne sont que les péripéties d'une histoire contée par un idiot, pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien-dixit Shakespeare)), il nous aurait mieux valu, à tous, constater avant toute autre chose que la Tunisie reste un pays du tiers monde, un pays pauvre, un pays civilisationnellement arriéré et culturellement misérable, un pays qui ne fabrique rien, ne produit rien, et n'invente rien...

Et à tous ceux qui pensent qu'ils ont voté, à tous ceux qui pensent qu'ils ont gagné, ou ceux qui pensent qu'ils ont perdu, j'aime toujours rappeler qu'il nous faut surtout se mettre au travail pour deux à trois bons siècles, afin de commencer, peut-être, à voir le bout du tunnel de notre arriération...

Les barbus, qui pullulent ça et là, ne sont pas le signe de retour en grâce de la religion ou du réveil d'une civilisation. Cette civilisation est morte depuis longtemps... Le corps de cette civilisation est un cadavre fini; et il aurait du être enterré il y a des siècles. Cela n'a pas été fait, et on le laisse encore pourrir à l'air libre.

(Je les vois, fiers de la facilité avec laquelle ils portent ce déguisement des peuples du désert, fiers de la facilité avec laquelle ils se laissent pousser les poils, fiers de la médiocrité de leurs croyances et de leurs comportements... J'aimerais tant qu'il comprennent que cette facilité n'a rien à voir avec la religion. J'aimerais tant qu'ils comprennent ce que disait Thoreau :" Il y a quelque chose de servile dans l'habitude de chercher une loi à laquelle obéir..." qu'elle soit terrestre ou prétendument céleste.  Il ne s'agit pourtant pas de transgresser, il s'agit de dépasser.)

Aujourd'hui, certains qui voient ce cadavre remuer de tous les côtés, en appelant ça révolutions, élections, démocratie, et qui pensent que c'est là un signe d'un regain de santé et de vigueur, ne voient pas que cette agitation est plutôt le signe de sa totale pourriture. C'est comme si quelqu'un voyant l'activité frénétique de vers et de mouches dans la carcasse d'une charogne, se disait: voilà bien un organisme plein de vie...

****

Enfin, tout cela me rappelle férocement ce roman de l'anglais William Godling: "Sa majesté des mouches", qui décrit à peu près l'histoire suivante:

"Un avion transportant de jeunes garçons anglais s'écrase durant le vol sur une île déserte. Le pilote et les adultes accompagnateurs périssent.

Livrés à eux-mêmes dans une nature sauvage et paradisiaque, les nombreux enfants survivants tentent de s'organiser en reproduisant les schémas sociaux qui leur ont été inculqués. Mais bien vite le vernis craque, la fragile société vole en éclats et laisse peu à peu la place à une organisation tribale, sauvage et violente bâtie autour d'un chef charismatique et manipulateur et d'une religion rudimentaire dont le symbole est un crâne de porc en décomposition, surnommé "sa majesté des mouches", à cause de la ronde incessante des mouches autour du pieu ou il est accroché.

Chasse à l'homme, sacrifices humains, guerres sanglantes : la civilisation sur l'île disparaît au profit d'un retour à un état proche des animaux; que les enfants les plus raisonnables et les plus fragiles paient de leur existence
."


On dirait que la nouvelle Tunisie qui se prépare c'est exactement ça: un pays de sa majesté des mouches.
171.

"Prends ton destin à la gorge.
Ne te résigne pas à descendre sur la pente du temps qui s'en va. Montes toujours.

Détruis tout ce qui t'empêches de coller à ton destin. Détruis tes préjugés et tes opinions. Détruis tes espoirs et tes craintes. Détruis toute ton éducation passée et toutes les croyances qu'on t'a inculquées. Détruis toutes les valeurs qui t'empêchent de vivre.

Construis tes propres valeurs. Sois neuf, sois premier, sois pionnier. Donne tout maintenant. Fais tout maintenant. Aime tout maintenant...Vis tout maintenant

Vis comme si chaque pensée mort-née, chaque parole non prononcée, chaque geste non accompli, chaque vie non vécue, le restera à jamais.  Vis en sachant que tout ce que ta poitrine gardera, ton cœur ne s'en allégera jamais...

Vis comme si tu revivrais ta vie à l'identique des milliers de fois, infiniment; sans pouvoir y changer un seul détail... 

Accomplis chacun de tes actes comme si tu le faisais pour l'éternité, pour les siècles des siècles; Imagine toi le refaire indéfiniment... Et toujours avec la même joie."

Ainsi leur dis-je, avaient parlé Épictète, Marc Aurèle, Beethoven et Nietzsche..
Ainsi aussi j'ai compris qu'il valait mieux parler de l'immortalité de l'âme avec les chiens que de vouloir leur expliquer l’Éternel retour...

mardi 29 mai 2012

170.

Je n'écris que parce qu'il y a un déséquilibre en moi, une fracture quelque part entre ma tête et mon corps. Je n'écris que pour essayer de recoller les morceaux et colmater les brèches  Je n'écris que pour me protéger de la douleur de ce déchirement.

***

Je n'écris en fait que parce que je n'assume pas vraiment mon existence sous cette forme, dans ce corps, avec cette tête.

Je dois me rendre à l'évidence : Je n'aime pas ma tête et je n'aime pas mon corps. Et peut-être que tout ce que j'écris ici ou là n'est au final que la traduction de mon mal-être dans ce corps-ci... Le fait est que je n'en ai, et je n'aurai jamais, un autre... et c'est désespérant.

Il me faut remonter loin pour trouver l'origine de ce problème, au moins dix, quinze ou vingt ans en arrière: Je n'ai jamais eu le sentiment, dès le début de mon adolescence, que j'étais le garçon fort qu'on rêvait tous d'être à cet âge. J'étais petit et chétif, je tombais facilement malade, je saignais rapidement du nez. J'évitais toujours les bagarres,...J'étais le petit étranger qui venait du nord; et quand ma famille est remonté au nord, j'étais devenu le petit étranger qui venait du sud... J'ai grandi ensuite, et est venu le temps des premiers émois amoureux, je n'ai jamais eu en ce temps-là, le sentiment de plaire physiquement à une fille au lycée.

Je n'étais pas un binoclard avec une raie dans les cheveux; mais j'étais quand même bon élève et premier de la classe. J'étais très doué par rapport aux autres et j'étais premier à ma façon; j'arrivais à compenser mon mal-être, ma peur et mon manque d'estime pour moi-même par beaucoup d'excentricité et un prétendu détachement qui me donnait des airs d'inspiré.

Je développais toutes sortes de stratégies inconscientes pour m'accepter et être accepté. Et ça réussissait: j'étais la référence, le copain, l'ami et le protégé de tous. Je travaillais cependant toujours à préserver ce que j'appelais mon "inaccessibilité";  car c'était là ma seule bouée de sauvetage.

La fille dont j'étais tombé follement amoureux pendant ces années-là (entre la fin du lycée et le début de mes études universitaires) n'est restée avec moi que quelques mois, puis a préféré me quitter vers un garçon plus beau, plus athlétique, plus séduisant. Elle n'avait rien à faire ni de moi, ni de ma culture, ni de mon intelligence, ni de mon humour, ni de mes sentiments ou de mon attention envers elle; ni de rien du tout en fait... Elle ne m'a jamais aimé tout simplement.

C'est cet épisode qui m'a probablement cassé; mais sans que je m'en rende compte ou que je me l'avoue; je me dis néanmoins qu'à l'époque, il a certainement du confirmer quelque part en moi tout ce que je présumais sur mon corps.

Et c'est à ce moment-là, sans doute, que le divorce intérieur en moi était consommé. (Et je pense que je n'en suis pas encore totalement remis.). A cette époque, je me rappelle que je m'étais très vite rebattu sur "mon inaccessibilité"... Mon armure de protection est devenu au fil du temps, de plus en plus lourde, de plus en plus compacte, de plus plus étanche; jusqu'à devenir ma seule vérité. Je ne pouvais plus la quitter, sans risquer d'être blessé.

De l’extérieur, rien n’y paraissait pourtant; au contraire-même, je suis devenu rapidement quelqu’un qui donnait des apparences de maturité, qui avait du succès, qui collectionnait les marques d’estime et d’admiration... Je pouvais plaire, mais je ne me croyais jamais capable de le mériter...

Je n'ai jamais voulu reconnaître au fond que j'étais malgré tout ce même adolescent qui n'aimait pas sa tête et qui s'est senti  un jour blessé et trahi… et qui pour s'en sortir, s'était ensuite construit de lui-même toute image où il n’existait qu’à travers des mots; mais des mots qui restaient toujours inopérants et ne renseignaient, pour ceux qui savaient voir, que sur une blessure encore ouverte.

****

Une seule personne peut m'aider à me réconcilier avec moi-même: une personne qui, en plus d'aimer ce que je laisse voir de moi de l'extérieur, tout cet attirail "poétique", "littéraire", "spirituel" ou "philosophique", veuille aller plus loin que mon image extérieure avec ses bons et ses mauvais côtés, qui me donne la main, qui me redonne confiance en la possibilité de s'ouvrir aux autres, qui m'aide à me dévoiler, à me montrer, à me déshabiller...en me disant que c'est aussi l'être en chair et en os que je suis, qui l'intéresse.

Cette personne existe et je demande son aide.
169.

Demandez à un nuage en quel pays il passe, ou quelle époque il traverse; et il vous rira au nez. Demandez à un arbre en quel pays il pousse, ou en quelle époque il vit; et il vous rira au nez aussi. Ils vous diront tous les deux que la terre est une et que le ciel est un; ils vous diront aussi qu'aujourd'hui c'est l'éternité. Ils vous diront enfin qu'il n'y a que les hommes qui ne l'aient pas encore compris.

***

Il y a en l'être humain aussi ce qui est du nuage et de l'arbre. Et au nom de ceux-là, au nom de cette nature-là, qui n'appartient pas aux circonstances; je revendique mon droit à me hisser au-dessus de la petite personne en moi; à son petit dieu, à sa petite patrie, à ses petits tracas et à ses petites humeurs. Je revendique mon droit à me tenir à distance de tout cela, afin que l'esprit de l'être universel en moi, puisse jouir, librement et souverainement, du miracle de l'existence.
168.

Ouvrir le livre aux pages du matin et commencer à lire sa journée.

Essayer de lire et de comprendre les lignes écrites par le soleil, le vent, les arbres et les oiseaux, et celles aussi qu'écrivent certains hommes sur la face de l'eau.

Essayer de déchiffrer les alphabets inconnus en travaillant sa sensibilité, et en accordant son regard à la vibration de cette chose indicible qui fait corps avec notre fragilité essentielle. Attendre que notre propre regard éclaire nos entrailles.

Ne pas raturer et ne pas écrire en dessus de ce qui est déjà écrit. Trouver une place, un espace vide pour une ligne ou deux.

Ajouter sa propre phrase: une phrase simple avec un seul verbe conjugué. De préférence au présent.  La meilleure serait : Je suis heureux. N'y ajouter au plus que quelques compléments circonstanciels, jamais aucun complément de subordination.
167.

Je regardais l'autre jour de jeunes gens qui jouaient aux cartes, et je les entendais répéter en boucle cinq ou six noms de cartes: valet, as; pique, dame, trèfle,etc,... Je me suis dit qu'on ne peut pas aller bien loin comme ça, on se répète très vite au bout de quelques tours.

Je m'étais même senti, en les écoutant, bien riche d'avoir à ma disposition les vingt six lettres de l'alphabet et leurs innombrables combinaisons; celles-là mêmes qui me permettaient toujours, à chaque fois que le cœur me pesait, de trouver les mots pour m'alléger de quelques maux...

jeudi 10 mai 2012

166.

A la femme; en qui réside pour l'homme
le bonheur commun du corps et de l'âme.

***

Tes yeux sont deux versets,
et tes lèvres sont deux autres.

Tes épaules sont deux versets,
et tes seins deux autres.

Tes jambes sont deux versets,
et tes pieds deux autres.

Ton corps entier est une sourate de la beauté;
et mes lèvres qui s'y promènent, récitent une prière.
165.

"L'homme qui domine aujourd'hui est un primitif surgissant au milieu d'un monde civilisé. C'est le monde qui est civilisé, et non ses habitants, qui eux n'y voient même pas la civilisation mais en usent comme si elle était le produit même de la nature. Au fond de son âme, cet homme méconnaît le caractère artificiel, presque invraisemblable de la civilisation". José Ortega y Gasset - La révolution des masses.

Je ne dirais pas mieux...

Ces hommes de la masse, ces primitifs actuels, sont aujourd'hui à l'aise avec la démocratie et avec le droit, avec la justice et avec l'Etat, avec la science et avec la technologie, avec le web et avec les médias,...avec tout ce dont ils ne comprennent ni les causes, ni les rouages, ni les conséquences.

Ils veulent pourtant en user dans leur vie de tous les jours, tout en demeurant, dans leurs croyances et comportements, et surtout dans leur idolâtrie du "gros animal" religieux ou social, aussi primitifs que leurs ancêtres les plus reculés.

Résultat: Tout est perverti!

mercredi 9 mai 2012

164.

La nuit sera calme. C'est le titre d'un livre; de Romain Gary.

Je l'aime bien cette phrase: La nuit-sera-calme. Je la répète en moi, deux, trois fois, doucement, silencieusement, comme un mantra; et elle me calme. Sans doute, quelques trois ou quatre habitudes innocentes comme celle-ci, ont plus d'influence sur moi que beaucoup d'infinis. Les grands discours c'est généralement du vent, c'est pour se berner soi-même,...ou d'autres.

Je sais cependant que je n'aurais jamais pu survivre à mes peines imaginaires (imaginaires parce qu’elle n'ont aucune raison d'être) si je n'avais pas écrit tous ces textes ces trois dernières années; même si après coup, je trouve la plupart lourds et compliqués; et que je me dise souvent à l'instant où je mets un point final à l'un d'eux: T'as écrit? T'es content maintenant? T'aurais pas pu te taire au lieu de te vautrer ainsi dans les mots...?

Mais comme tout ce qui n'est pas nécessaire dans ce monde, et qui n'a de justification que sa propre existence, c'est à dire presque tout; je me dis aussi que ces textes sont justifiés puisqu'ils sont là maintenant. Et ils sont que je le veuille ou non l'expression de moi-même à un moment donné. Je sais pourtant que "je est autre", et que ce j'écris n'est qu'une mystification, dont je suis en même temps l'auteur et la victime.

Il y a aussi ce proverbe latin qui définissait l'homme de la sorte: "L'homme est un animal triste après le coït". En ce qui concerne l'écriture, je dirais la même chose: je suis un homme triste après le texte. L'écriture, des fois, c'est pas un luxe, mais une luxure...

Sauf que la volupté des mots ne me laisse généralement pas le choix, et j'en suis amoureux comme des femmes. Romain Gary, encore lui, le dit mieux que moi: "Je ne peux pas ne pas écrire. C'est organique pour moi. J'ai besoin d'écrire, sinon je suis malade. C'est un procédé d'élimination, vous comprenez?".

lundi 7 mai 2012

163.

Une des plus belles phrases qu'il vous sera donné de lire:

"Un jour...l'amour ne sera plus le commerce d'un homme et d'une femme, mais celui d'une humanité avec une autre. Plus près de l'humain, il sera infiniment délicat et plein d'égard, bon et clair dans toutes les choses qu'il noue ou dénoue.  Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant,...et s'inclinant l'une devant l'autre."

Rainer Maria Rilke-Lettres à un jeune poète.
162.


Dieu n'existe ni le passé, ni dans l'avenir; et à chaque fois qu’on s’éloigne du présent, on s'éloigne de Dieu.

***

Nous ne faisons appel à Dieu que dans la mesure où nous n'arrivons pas (ou refusons) à nous prendre en charge nous-mêmes, en tant qu'individu ou en tant que collectivité. L'idée de Dieu ne serait valable que lorsque enfin devenus libres de nous-mêmes, il resterait encore en nous suffisamment d'amour pour les autres.

***

En les créant, Dieu cherchait à habiter dans les cœurs des hommes. Mais ils l'en ont vite exclu, et lui ont dit : "C'est pas qu'on t'aime pas, mais tu vois, il n'y a plus beaucoup de place pour toi ici.  Ne t'inquiète pas néanmoins, on t'a construit une maison dans le quartier, et on viendra, à l'occasion, te voir là-bas..."

Il n'y est jamais allé, à cette maison. Il a préféré revenir aux étoiles.
161.

L'expérience est simple: regardez vous dans un miroir. Vous allez constater que vous ne pourrez pas vous voir sans constater simultanément que ce reflet semble vous regarder à son tour.

Or nous sommes d'accord  que ce n'est qu'une image sans réalité aucune. Il n'y a dans la pièce qu'un seul observateur: vous! mais l'acte même de vous observer dans un miroir donne obligatoirement une existence à cette image.

Imaginez alors par un petit exercice de pensée si ce reflet, non conscient de sa nature, pensait être l'être véritable et que vous, vous seriez son reflet...

L'esprit est pareil.  L'esprit qui, en vous, a l'impression de voir, de penser, d'analyser, de comprendre et d'exister pour lui-même n'est qu'un reflet sans essence. Il n'y a que le réel qui soit; et votre esprit n'est qu'un miroir où il se réfléchit.

Qui êtes vous alors ?
160.

Toute souffrance est une femme enceinte d'une nouvelle sagesse.

Quand vient le moment, la seconde ne peut naître que si la première meurt. C'est d'ailleurs l'un des rares cas où il faut sauver l'enfant.
159.

Il faut arrêter de considérer que la vie est un droit; car tout droit exige qu'il soit exercé, et de là se transforme en devoir, et de là le refus de vivre.

La vie est un plutôt un privilège, mais octroyée de personne; et de là toute sa saveur et tout le sens de la liberté.
158.

Il m'a traversé hier soir une idée bizarre. Elle se résumait à peu près à cela: pendant un court laps de temps, j'avais eu peur d'être peut-être heureux.

J'ai eu peur...car cela aurait voulu dire que j'avais abandonné toute espoir d'être heureux, que je ne m'attendais à rien de nouveau,  et que le temps pouvait s'en aller tranquillement; et moi, assis sur le palier de ce bonheur enfin trouvé, lui sourire en le saluant de la main ...

J'étais quand même résolu à n'accepter qu'un seul bonheur: celui qui ne se confondrait pas avec la satisfaction de soi. Et si je devais un jour être heureux, c'était contre moi-même.

Et puis, j'ai trouvé que l'idée de refuser à priori le bonheur, alors, qu'à bien y penser, rien ne m'empêchait de l'être, pouvait être la définition la plus adéquate de la stupidité.

Et puis, tant stupide que je suis, j'ai compris autre chose: se défaire de l'espoir du bonheur, pour apprendre à agir avec ce qui est, sans appeler cela désespoir, n'est pas chose facile.

Je serai d'ailleurs prêt à parier que la majorité des malheureux qu'on kidnapperait pour rendre heureux, refuseraient net; et préféreraient encore espérer être heureux.
157.

"Je déteste mon passé et celui des autres. Je déteste la résignation, la patience, l’héroïsme professionnel et tous les beaux sentiments obligatoires. Je déteste aussi les arts décoratifs, le folklore, la publicité, la voix des speakers, l’aérodynamisme, les boyscouts, l’odeur du naphte, l’actualité et les gens saouls.

J’aime l’humour subversif, les tâches de rousseur, les genoux, les longs cheveux des femmes, les rêves des jeunes enfants en liberté, une jeune fille courant dans la rue. Je souhaite l’amour vivant, l’impossible et le chimérique. Je redoute de connaître exactement mes limites."

René Magritte

****

Oui,...je redoute moi aussi de connaître exactement mes limites, car ça voudrait dire que je ne me surprendrai plus jamais; ça voudrait dire que je suis mort.

mercredi 2 mai 2012

156.

Et puis ces deux phrases à méditer pour la nuit :

"Grandir, c'est dépasser ce que vous êtes aujourd'hui. Prenez appui sur vous-même. N'imitez pas. Ne prétendez pas avoir atteint le but et n'essayez pas de brûler les étapes. Essayez seulement de grandir."-Swami Prajnanpad.

"Je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu'il n'est déjà."-Etty Hillesum.
155.

J'ai essayé hier de prêter main forte à un jeune couple d'amis qui déménageaient. J'ai donc trimballé, en quelques allers-retours entre les deux appartements, une énorme quantité de choses... dont la plupart étaient à mon sens inutiles et inutilisables...

Et eux de m'expliquer que toutes ces choses sont nécessaires, que ce n'est rien par rapport à ce qu'ont les gens habituellement, qu'ils sont même en dessous de la norme, que je ne sais pas de quoi je parle, etc...


Et moi de leur expliquer qu'ils se sont, malgré tout, encombrés de trop choses...

J'ai essayé de leur expliquer que dans "juste milieu", c'est le mot "juste" qui est important, et non pas le mot "milieu"...Et que en ce qui concerne toutes ces choses, "juste" se situe du côté de peu; comme il se situe aussi, pour d'autres questions du côté de beaucoup.

Mais enfin...Je ne sais pas de quoi je parle...J'ai repensé à ma propre impatience dès que j'entre à la maison, à me débarrasser de toutes les choses que je trimballe avec moi de la journée : montre, carnet de chèque, pièces de monnaie, portefeuille, clés de la maison, clés de la voiture, stylo, clé USB, token de PC, lunettes de soleil, téléphone portable, paquet de cigarettes, briquet, et autres petits papiers...

Cette énorme quantité de choses qui me pollue sans cesse les poches et la tête...


 154.

L'averse est finie.
Les derniers cumulus poussent vers le sud et le ciel se dégage peu à peu. Une légère brise souffle encore sur la plage... Les mouettes reviennent voltiger au dessus de l'eau, et s'abandonnent aux vents en poussant leurs petits cris caractéristiques...

Je m'assois sur le bout d'un arbre sénescent derrière moi . Je retire mes chaussures et mes chaussettes, et plonge mes pieds jusqu'aux chevilles dans le sable humide. Sa fraîcheur remonte rapidement le long de ma colonne vertébrale, jusqu'à ma nuque; un léger frisson me parcourt le dos.

Devant moi, s'étend le bleu sombre d'une mer un peu agitée. Je m'y lave longuement les yeux en la regardant s'étirer au loin. je me rappelle qu'AboulKacem Chebbi a écrit son poème "la volonté de vivre" en regardant ce même horizon.

J'écoute le bruit sourd des vagues venant mourir sur la plage. Je respire profondément l'air iodé de la mer...

Un coquillage ouvert me rappelle ce que j'avais lu le matin même: On avait amené à Jésus un sourd-muet pour le guérir; il lui dit: "Effata" - "Ouvre-toi". La langue de l'homme se délia. Je me dis à moi-même: Effata...

Il ne reste plus de moi que ma respiration, le reste se dilate pour occuper l'espace alentours. Mon esprit tournoie paisiblement dans le vide, et tous mes raidissements se dissipent dans cette danse calme. Tous mes masques s'y désagrègent...

Je remets mes chaussures et me relève pour marcher un petit peu...J'avais l'impression d'avoir repassé quinze minutes dans le ventre de ma mère.

jeudi 26 avril 2012

153.

Je parle peu, mais mon âme bavarde beaucoup, ou plutôt écrit beaucoup. Car tout, pour elle, est un prétexte à faire des phrases, à soliloquer mentalement.

Dans la rue, je marche et j'écris en même temps. J'écris des bouts de phrases, des incipits de romans de gare, des sentences et des affirmations le plus souvent sans objet, des vers sans rimes,...Je me surprends ainsi, souvent, en train de composer mentalement un texte destiné à être lu; alors que je devrais normalement penser à la situation sans forcément en prendre conscience.

Le problème est que je m'entends penser. Je m'entends dire toutes ces phrases, ce charabia sans cohérence...

Il me faut ensuite beaucoup de temps et de labeur, pour laisser décanter les choses et aboutir à un texte plus ou moins lisible par d'autres personnes... Bien sur, ce texte n'a, généralement,  rien à voir avec ce que j'avais voulu écrire au départ.

***

Je regarde la rue depuis une fenêtre en étage.

En bas, il se passe des choses : un monsieur salue son voisin de palier, une vieille dame se fait voler son sac à main, un automobiliste ivre heurte un jeune enfant, deux amants se rencontrent sur le trottoir et s'enlacent tendrement... Il se peut que cela soit mon propre corps qui est en bas, qui se fait saluer, voler, heurter ou embrasser...

Mon âme suit attentivement tout ce qui se passe sous ses yeux et ne les en détourne jamais; elle se nourrit de tout: ça l'étonne, l'exalte, l'interroge, l'attriste ou la révolte...et elle consigne par écrit tout ce qu'elle a vu et ce que cela a pu lui inspirer.

Elle peut de sa fenêtre connaître la solitude et l'angoisse, elle peut connaître la joie et la paix... Elle peut connaître le bonheur et le malheur... et tous ces états (d'âmes) sont des prétextes pour écrire.

Et quand bien même, la rue serait déserte et qu'il ne s'y passe rien; elle lèverait la tête au ciel pour regarder les oiseaux voltiger au dessus des immeubles, ou les étoiles briller froidement dans le ciel... et elle en ferait aussi des phrases.
152.

Comme sur une montagne russe dans un parc d'attraction moderne...
Le train roule vite, monte, descend, tourne, se renverse...et un homme s'accroche désespérément à son siège, la gorge nouée, de peur de se faire éjecter.

La vie aussi est une montagne russe. Son parcours est sinueux et fait de hauts et de bas; son train est rapide et ne s'arrête jamais avant la fin.

Aussi, l'homme "ordinaire" s'accroche (désespérement) au mythe d'une identité personnelle stable et d'un scénario de vie, tracé à l'avance, auxquels il va s'identifier; et il voudrait que cela dure indéfiniment, sans changement. En somme, il s'invente un siège auquel il s'accroche solidement. Car toute sa peur à lui  est aussi de se faire éjecter...

Mais cette peur lui donne la nausée, il palît à vue d'oeil, il vomit tout ce qui est mauvais en lui:  sa pusillanimité, sa lâcheté, son ressentiment... Elle lui fait perdre toute curiosité, il se crispe en essayant d'anticiper les dénivellations à venir...Il se retourne à droite et à gauche; et voit que les autres ont aussi peur que lui... Ceci lui confirme le bien-fondé de sa réaction, et il s'accroche encore plus désespérément à son siège.

Mais tout cela se fait, à son insu, dans les bas-fonds de son âme. Inconsciemment, il essaie  sans cesse d'oublier cette peur. Du dehors, il paraitrai "ordinaire", et se comportant comme tout monde. Il a justement choisi le pire critère de jugement : "comme tout le monde."

Il faut dire que cette peur est une peur habile et perfide, logée dans les plus obscurs recoins de l'âme, et elle ne se montre jamais sous son vrai jour; cet homme n'a même pas de mots pour la décrire. Il finit par tricher, il lui donne milles et un nobles, mais faux, noms; il l'etouffe sous le couvert de la vertu, de l'idéal, de l'engagement, du bonheur, du destin... (Il peut même se convaincre que c'est lui qui fait avancer le train.)

Et même s'il lui arrive,  des fois, à certains moments difficles, de l'apercevoir se faufillant, comme un serpent rapide, derrière les meubles de son mythe personnel, il n'osera pas aller la chercher; il en détournera les yeux et fera plutôt semblant de ne l'avoir jamais vu...

Elle est pourtant bel et bien là; et surgira sans avrtir le moment venu, pour prendre inopinément toute la place. Vite, très vite...contre toute raison.


****

La solution?

Comme sur une montagne russe dans un parc d'attraction moderne...
On n'y monte que pour l'exaltation de la vitesse sur les rails et des dénivellations imprévisibles qu'offre le parcours.

Mais pour cela, il faut accepter que le train aille vite, qu'on ne peut prévoir ni le virage ni la chute... Il faut juste oser vivre le moment et vouloir en profiter : sentir le vent sur son visage,  ouvrir grand les yeux, lever les mains au ciel, crier de joie...et se sentir soulagé au moment où enfin l'on descend du train...

vendredi 20 avril 2012

151.

Je me dis toujours que n'ai encore vécu ni le jour le plus triste de ma vie, ni encore moins son jour le plus heureux. Et que tout ce que j'ai connu jusqu'à présent n'est rien en comparaison de ce qui m'attend encore...

Il peut encore m'arriver des choses...

mercredi 18 avril 2012

150.

"Bien des hommes ont été tout aussi troublés moralement et spirituellement que tu l'es en ce moment. Par chance, quelques-uns ont écrit le récit de leurs troubles. Si tu le veux, tu apprendras beaucoup en les lisant. De  même que d'autres, un jour, si tu as quelque chose à offrir, d'autres apprendront en te lisant. Et ce n'est pas de l'éducation. C'est de l'histoire. C'est de la poésie
." J.D Salinger, L'attrape-coeurs.

"De ces villes restera celui qui passait à travers elles : le vent!" B.Brecht, Du pauvre B.B

Et de nous alors?

Que restera t-il de nous, s'il ne reste pas nos errements à travers ces villes, et nos tentatives, ardentes et désespérées, d'y trouver la vérité, l'amour et la liberté (car on ne trouve pas la vérité, on la cherche; on ne trouve pas l'amour, on le rencontre; et on ne trouve pas la liberté mais on se révolte.)

Et ainsi nos histoires pourraient servir, elles aussi, à quelques bible ou coran du futur qui raconteraient l'histoire d'anciens hommes et femmes (c'est à dire nous) ayant connu eux-aussi, en leur temps, (c'est à dire le notre) les misères et les joies de la condition humaine...

Sinon, il ne restera rien... rien que la poussière que balayera le vent de nos villes disparues.

dimanche 15 avril 2012

149.

J'ai essayé une fois de parler à une statue.
C'était celle de la Venus de Milo exposée au musée du Louvre.

Comme aussi, j'avais essayé lorsque j'étais plus jeune de comprendre moi-même ce que voyaient les aveugles. J'étais jeune, naïf et fou; Je fermais les yeux dans la rue, et je disais que je marcherai dans ma lumière intérieure. J'écrivais même de la poésie à cette époque; des vers que je croyais immortels...

Vous vous en doutez bien sur, la Venus du Louvre ne m'a ni entendu ni répondu, comme la lumière de ma jeunesse ne m'avait pas, auparavant, éclairé bien longtemps...

Ne soyez pas étonnés, il n'y a rien de fou ou de bizarre dans ce que je dis. Vous aussi, vous parlez souvent à des statues qui ni vous entendent ni vous répondent. D'autres fois, vous-mêmes, vous devenez ces statues pétrifiées, et vous ni entendez ni répondez; vous ne en vous rendez-pas compte seulement... Je n'ai donc fait que pousser la même logique un peu plus loin que d'habitude...

Je parlais donc à la belle déesse du Louvre... Mais ce n'était pas pour qu'elle me réponde; c'était plutôt pour savoir ce que moi-même je disais. Je la regardais et je lui demandais: "Venus, entends-tu battre ce coeur  pour toi?" ? Et j'entendais battre mon coeur... "L'entends-tu ce coeur inquiet?"  Et j'entendais encore battre mon coeur...

Elle regardait ailleurs, par delà mon épaule. Pourtant, j'étais convaincu que l'amour servait à réveiller les "morts"...

mercredi 11 avril 2012

148.

Ce n'est pas parce qu'on habite dans une ville au XXIème siècle, dans un pays du tiers monde, pauvre et sous-développé, anesthésiés par nos mauvaises vies, monotones et ennuyeuses, obnubilés par la vénalité de l'époque, englués dans nos querelles mesquines;... qu'il nous est interdit, de temps en temps, de contempler le ciel.

Ce que je retiens du ciel d'hier, c'est une magnifique formation en V d'oiseaux migrateurs; peut-être des canards ou des oies sauvages. Quand j'ai entendu leurs cris au dessus de la maison vers dix heures du soir, je n'ai pas hésité une seconde à sortir dehors à leur rencontre...

La dizaine de membres du groupe volaient de nuit, en parfaite harmonie. Probablement qu'ils avaient passé l'hiver chez nous et qu'ils nous quittaient...

Ils me fascinent; ces oiseaux: ils savent où ils vont, et quand et comment ils doivent y aller. Ils savent interpréter le soleil, la lune et les étoiles au ciel; et le champ magnétique, les sols et les vents sur terre. Ils savent s'unir, s'entraider, et faire face ensemble à l'adversité et aux longues distances; jusqu'à ce qu'ils atteignent leur destination ...


Revenant à l'intérieur, j'ai essayé de me renseigner un petit peu sur la migrations des oiseaux. J'ai découvert à ce propos un nouveau terme que j'adore déjà: "Zugunruhe"; Un "sentiment" inné d'anxiété et d'intranquillité nocturne qui se manifeste cycliquement chez les oiseaux migrateurs, leur indiquant le moment et la direction du départ. Même les oiseaux sédentaires, qui ne migrent pas ou plus, présentent ce  même stress nocturne au moment des migrations, à l'identique des espèces apparentées qui elles sont devenues migratoires.

Je me dis que même les humains ressentent eux aussi la "Zugunruhe"... Ils ont juste perdu l'habitude de reconnaître ces signes en eux...

La "sérendipité" sur Internet aidant, j'ai passé la soirée à lire des articles sur la "Swarm Theory"; l'intelligence collective des oiseaux migrateurs, des colonies de fourmis et des essaims d'abeilles, et de ses nombreuses applications possibles.  Et tout ce que je peux dire, c'est que l'intelligence et la créativité de la nature sont absolument sublimes et nous dépassent encore de très loin.

*** 

P.S: Les oiseaux m'ont réfléchir à l'actualité de la Tunisie. Car malheureusement, ce ne sont pas eux que nous avons pris pour modèle; nous avons plutôt choisi le modèle des gnous: des millions de bovidés qui foncent tête basse vers le fleuve; et font la fête des crocodiles qui les y attendent.

dimanche 1 avril 2012

147.

Tu te lèves sans entrain. Il est déjà onze heures. Ta gorge est sèche et brûlante. Tu tousses.

Tu te diriges vers la cuisine. Tu te prépares un café noir et tu le sors avec toi au balcon. Il fait beau. Tu te dis qu'il vaudrait mieux ne pas fumer. Tu allumes une cigarette quand même.

Tu entends au loin sourdre la rumeur du monde : une sirène d'ambulance, des klaxons de voitures, des bruits de machines, des bruits de conversations...Tout cela te semble ne plus te concerner...

Tu te dis que ton problème est l'inverse de celui des gens: Eux n'arrivent pas à trouver le chemin vers eux-mêmes. Toi, tu n'arrives pas à trouver le chemin en dehors de toi. Tu te dis que seul l'amour d'une femme pourrait t'aider à trouver la sortie de ce labyrinthe.

Pourtant, tu arrives malgré tout à penser qu'en cet instant aussi, il arrive beaucoup de choses dans bien des endroits du monde: des arbres meurent, des fleurs éclosent, des amants se déclarent leurs amours, des enfants naissent, des vieux se retirent... Des bonheurs et malheurs...

Tu traînes dans ton demi-sommeil pendant une heure. Tu rêves de choses et d'autres. Tu te laisses réchauffer par les rayons du soleil. Tu regardes les fleurs jaunes des mimosas dans le jardin. Tu écoutes le chant des merles qui les habitent.

Tu veux écrire un petit texte. Tu te dis que tu devrais écrire quelque chose qui ressemblerait au chant de l'oiseau qui a égayé ta solitude. Tu écris quelques mots épars. Mais ce que tu écris ressemble plus à un ululement de chouette. Tu entends dans ta tête le bruit du papier froissé et jeté à la poubelle. Tu effaces tout.

Tu ne sais que faire de ta journée. Tu cherches des raisons pour sortir. En vain, aucune ne te vient à l'esprit. Mais tu sais que ce n'est jamais une raison suffisante pour ne pas agir, car agir n'a jamais besoin de justifications, où très peu.

La sécheresse de ta gorge te rappelle qu'il vaudrait peut-être aller acheter des médicaments. Tu fais ce qu'il y à faire à la maison. tu sors acheter des médicaments et quelques autres courses. On t'appelle. Tu vas rencontrer quelques amis au café du coin.

L'après-midi s'écoule entre la vingt-cinquième et la soixante-quatrième page d'un roman américain.

Vient le soir. Tu as rendez-vous avec tes amis dans un endroit huppé de la capitale. Un de ces endroits où l'on va pour voir et être vu. Tu y vas.

Tout y clignote de milles feux. Les femmes sont belles et les hommes élégants. Tout te paraît faux malgré tout. Des apparences sans profondeur aucune. Tu fais remarquer que le fossé entre les gens du peuple à l'intérieur du pays, et les petits mondains de la capitale n'a jamais été comblé. Personne ne t'écoute.

Ce spectacle te désole mais tu ne peux pas partager ta tristesse avec les autres. Ils ne t'écoutent pas. Les conversations sont déjà très imbibées d'alcool. Tu joues le jeu. Tu leur racontes ce qu'il veulent entendre.

Tu rentres crevé. Tu voudrais écrire quelques mots pour noter ce qui t'as occupé l'esprit pendant toute la soirée. Mais tu es complètement confus. Tes mains refusent de faire le moindre geste, ta langue refuse d'articuler le moindre mot.

Tu t'endors.

Tu te réveilles quelques heures après. Tu regardes ta montre. Il est à cinq heures du matin. Dehors, tu entends se mélanger deux sons: l'appel à la première prière du matin et la première mélodie des merles du jardin.

Ils disent presque la même chose. Mais tu te dis que tu comprends mieux le langage des oiseaux que le langage des humains.

Tu te mets à écrire. Tu racontes ta journée.

vendredi 30 mars 2012

146.

Qui peut la paix, ne veut rien d'autre.
145.


L'existence est-elle tragique?

Elle ne peut que l'être pour les hommes comme moi. Ceux qui ne peuvent s'en reposer que s'il leur arrive par bonheur d'être amoureux. Chose bien sur, qui est rare.

Mais quand bien même nous sommes d'accord sur le constat, il reste que chacun vit le tragique de son existence à sa manière. Les réactions diffèrent: il y a les larmoyants, les philosophes, les rebelles, les pieux, les cyniques, etc...Il y a même ceux qui en rient. Je ne parle pas bien sûr des bêtas qui rient comme des ânes; car je ne crois pas à l'hilarité comme signe de joie. Je parle de ceux qui savent qu'ils vont mourir et qui saluent le ciel d'un rire poli.

Beaucoup écrivent aussi; car écrire met de la distance entre l'homme et sa mélancolie.

Mais tout cela bien sur, s'épuise chaque soir...Les larmes, comme les rires, les mots comme les silences. La lame n'est plus assez aiguisée pour déchirer les voiles de grisaille; et il faudra l'affûter à nouveau. Il faudra à chaque fois inventer une nouvelle réponse à la tragédie.

C'est cette parole de la bible qui a retenu le plus mes yeux: "Et tu choisiras la vie". C'est ce choix qui est à renouveler chaque jour.

jeudi 29 mars 2012

144.

Le miracle d'être alors qu'on aurait pu ne pas être.

Le miracle d'être vivant alors qu'on aurait pu être inerte.
Le miracle d'être humain alors qu'on aurait pu être insecte.
Le miracle d'être un humain doué de vision et de parole.
Le miracle d'être libre...

Le miracle ou la malédiction ?
Car si c'est un miracle, m'est-il vraiment possible de m'élever à une telle hauteur?

***

Je me dis être x, quelque part sur terre, en 2012...
Il me semble pourtant que ce ne sont-là que des conventions relatives sans aucun fondement réel. Nous ne savons en réalité ni où nous sommes, ni quand nous sommes, ni qui nous sommes.

Nous ne savons pas où est la terre si ce n'est qu'elle tourne perdue dans un inconcevable espace. La date que nous choisissons pour nous situer n'est qu'une convention tout à fait relative sur une échelle elle-même relative.

Nous nous disons être x, y ou z, mais ne savons ni comment ni pourquoi battent nos coeurs, ni comment ni pourquoi circule notre sang... nous ne savons ni pourquoi nous sommes nés, ni pourquoi nos visages-ci, ni pourquoi x, y ou z. Nous ne savons pas non plus quand et comment nous allons disparaître...

En réalité, nous sommes totalement perdus...et nous subissons ce que nous pensons être. Nous ne nous retrouvons que lorsque nous réduisons tout à notre petite échelle, que lorsque nous jouons la comédie d'une existence humaine.

***

Sur pleins de sujets, mes angoisses sont, et depuis longtemps, toutes pascaliennes:  face au silence des cieux, face au néant des mondes, face à la condition humaine...je me retrouve comme un poisson dans l'eau quand je relis les Pensées de Pascal. Je n'aime pas forcément sa religiosité chrétienne; mais excepté cela, ce livre recèle des trésors.

Relisant quelques bribes, je retombe sur celle-ci: "Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? Quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre ; dépositaire du vrai, amas d’incertitudes ; gloire, et rebut de l’univers. S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante, et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne, qu’il est un monstre incompréhensible." Cette phrase n'a jamais été démentie.

Pour se sauver d'une telle condition, Pascal avait tout misé sur la ferveur de sa foi chrétienne. Je ne sais sur quoi miser...J'ai désespérement cherché un sens à la vie. Mais je n'ai jamais trouvé un sens qui se suffise à lui-même. Hormis l'écoulement du temps, hormis la succession des jours et des nuits. Ma seule sagesse est une sagesse de refus: ne jamais céder à la tentation de posséder une quelconque vérité; car il faut attendre de mourir.

***

La carrière, le travail, le discours, la phrase, l’écriture, la culture, l’agriculture, l’institution, la science, le titre, la médaille, le héros, le coupable, l’incontestable, la fable, la routine, le divertissement, le jeu, la logique, le sens, le non sens,  l'idéal, la conviction, le but,  le chiffre, l’angle, la forme, l’affect, le sentiment,  l’infortune, le bonheur, la sympathie, l'antipathie,  l’avis, l’opinion, l’égalité, le social, les moeurs, le médiocre, le formidable, le le, le la, le les, le eux, le nous, la patrie,  la guerre, l’idéologie, la théologie,  la religion, la règle, la coutume, le bienséant, la morale, le jugement, l’équivoque, le doute, le croire, le espérer, la rumeur, le je me souviens, le on verra, le bientôt, le déjà, le sous entendu, le mal entendu, la surprise, le ridicule...

Le vêtement, l'appartement, l’étage, le village, la route, l'entreprise, le tube néon, l'écran, le javel, le plastique, le béton, le prix, la publicité, l'armée, la banque, l'horaire, le ministère, l’argent, la police, l'université, le métro, le chewing gum, le téléphone, la télévision...

Tout ça, ça n'existe pas dans la nature. Et pourtant, c'est de cela, et presque de cela seulement, que sont faites les vies des hommes aujourd'hui.

Est-ce cet artifice qu'est notre réponse au miracle?...

***

J'envie ceux qui croient au bien-fondé de quelque chose et qui y trouvent de quoi remplir leurs journées. Mais j'aimerais également partager avec eux cette admirable phrase de Nahman de Bratslav, un rabbin juif du dix-huitième siècle:

"Vous ne savez pas à quel point vous ne savez pas ce que vous ne savez pas."

dimanche 25 mars 2012

143.

Ma tête est vaseuse. J'ai l'impression d'être dans un marécage.
Me taire; et laisser la flaque des mots sécher un peu  à l'air libre du silence.
142.

Je ne connais personne qui soit indemne.

Une peur, connue ou inconnue, voulue ou subie, qu'importe ce qu'elle est...Elle vrille le cerveau, de part en part; d'une tempe à l'autre...Personne n'y échappe.

Tout le monde tourne dans le cercle fermé. Et comme les scorpions; tous, dans la panique, finissent par se piquer.

Il faut se décentrer.
141.

Pas le temps de tout lire, ni de tout dire.
Pas le temps. Il faut choisir.
Les mots sont comptés. Rien ne sert de les gaspiller...
140.

Je viens de lire une nouvelle érotique.

J'ai trouvé que c'était une excellente façon d'expérimenter le rôle de l'imagination dans le désir sexuel. Le voyeurisme concupiscent ou la pornographie restent vraiment bien médiocres en comparaison; les images, entrant de force ou par effraction dans le cerveau, manipulent le corps et ne lui laissent jamais le temps de connaître les sensations du désir et du plaisir; alors que les mots, par la lenteur obligatoire que la lecture impose, donnent toujours le temps à l'esprit et au corps de se promener main dans la main dans "ces jardins parfumés"...

Et il me semble que l'humanité est bien cela: une conscience de soi et une harmonie entre le corps et l'esprit, même en ce qui concerne le désir sexuel.

La conscience de soi, en elle même, n'élimine ni les instincts, ni les pulsions, ni les affects humains normaux: on a faim, on a soif, on est joyeux, on est triste, on est en colère, et on désire aussi ardemment... La nature ne peut pas changer; mais ce qui diffère c'est que tout cela est clairement vu et compris: "il n'y a plus rien qui se fasse en moi à l'insu de moi-même. Il n'y a rien qui me dépasse, qui me submerge, ou qui me fait faire, ou dire des choses à "mon insu", ou "contre ma volonté"...

Ce que je veux dire enfin, c'est qu' essentiellement ce qu'enseigne cette conscience, outre le fait de savourer pleinement les plaisirs de l'érotisme, c'est qu'en matière de relations entre hommes et femmes, la règle primordiale est et doit toujours rester le respect...ne pas entrer par effraction: ni par une parole, ni par un regard, ni par un geste; laisser toujours à l'autre la liberté de choisir entre vous accepter ou non.

139.

Vous souvenez vous des temps anciens, quand votre corps et votre esprit n'étaient pas séparés? Quand ni l'un ni l'autre ne cherchait à dominer? quand l'homme et la femme en vous, comme en chaque être humain, se regardaient intensément et puis levaient ensemble la tête au ciel? quand votre tête, votre bouche, vos mains, vos yeux, vos oreilles, vos pieds, votre sexe...tous fonctionnaient en harmonie, tous disaient et faisaient la même chose?

Vous souvenez-vous?

jeudi 22 mars 2012

138.

Aujourd'hui au zoo du Belvédère, en passant devant la cage des lions, je me suis dit que ça devait faire bizarre, du point de vue du lion, que d'être ainsi fixé du regard par tant de "primates". En vérité, je ne sais pas comment les lions voient les humains, mais je me dis qu'ils ne voient certainement en eux que ce qu'ils voient en d'autres animaux.

J'ai bien précisé que c'était le point de vue du lion... car le lion est aussi est un être doué de conscience; et devant lui, ce ne sont pas des êtres humains qui le regardent dans sa cage, mais bien des animaux bipèdes qui s'agglutinent devant son minuscule territoire.


***

Cette réflexion me met devant la question qui ne me quitte jamais: ma subjectivité est-elle illusoire ?

La subjectivité c'est d'avoir un point de vue propre à soi, déterminé par la position qu'on occupe dans l'espace et le temps, et la grille de lecture à travers laquelle on voit.

Le plus ordinaire et le plus habituel point de vue que nous adoptons est celui de l'ego; et nous l'adoptons le plus souvent sans que ne nous en rendions même compte. Ainsi, à partir de là où nous sommes, nous nous trouvons habituellement le regard tourné vers l'extérieur; et nos yeux lisent le monde via le filtre de notre personnalité, nos convictions, nos capacités, nos humeurs, nos désirs, etc...

Il est à noter aussi que ce point de vue est celui qui, automatiquement, nous élimine de la vue.

Ce raisonnement se résume à peu près à ceci: Je n'ai accès qu'à ma propre vision. Il ne m'intéresse pas (ou il ne m'est pas possible) de savoir ce qu'est le monde; ce qui m'intéresse (ce que je peux) c'est ce qu'est le monde pour moi. Quand il me semble qu'on fasse erreur sur moi ou qu'on remette en cause ma vision, ma première réaction est d'opposer ma propre subjectivité, celle qu'il me semble avoir bâti sur les meilleurs fondements...

(Si ce n'est pas le cas, dites moi comment vous expérimentez votre subjectivité ?)


***

Je pense donc que la subjectivité n'est pas illusoire; ou du moins il n'existe pas de subjectivité illusoire qui ferait face à une objectivité qui serait, elle, réelle; car il n'y existe pas non plus d'objectivité entre des êtres dont la conscience est forcément limitée: A chaque fois, il y a relation et interconnexion de subjectivités. Toute compréhension mutuelle, si on recherche la compréhension, commence par pouvoir se dire que j'ai en face de moi une subjectivité différente de la mienne: "voilà comment les choses sont vues de l'autre côté..."

La subjectivité ne devient illusion que dès qu'elle s'érige en vérité absolue alors qu'elle n'est un cas particulier conditionné par une grille de lecture donnée.

L'erreur que font les gens, et qui mène généralement à un dialogue de sourds, est la suivante: ils oublient que leurs subjectivités sont conditionnées, puis les opposent et se chamaillent autour de la "vérité" de leur point de vue. Or il ne s'agit jamais en premier lieu de vérifier si c'est vrai ou faux, pertinent ou impertinent; mais de reconnaître d'abord mutuellement que chacun adopte une grille de lecture qui a conditionné son point de vue (que cela soit une croyance, une appartenance, une expérience, un vécu, ou tout autre chose,...); ensuite, après que nous ayons pu établir un pont de dialogue, nous pourrons discuter d'autre chose.

L'exemple le plus caricatural de tous reste bien sûr le sujet de "l'existence de Dieu". L'athée n'est pas athée par ce qu'il sait; mais parce que, de son point de vue, Dieu n'existe pas. Le croyant ne croit pas par ce qu'il sait; mais parce que Dieu de son point de vue existe. Or l'athée comme le croyant ne reconnaissent jamais qu'ils ont un point de vue conditionné par une grille de lecture propre à eux. L'athée dit savoir, le croyant dit savoir aussi; il y a pire même: ceux qui disent qu'en fonction de ce qu'ils savent, il sont prêts à enseigner la vérité aux autres.

En réalité, les deux, celui qui se dit athée comme celui qui se dit croyant, sont aussi ignorants l'un que l'autre. Et s'il y a une chose dont l'être humain peut être certain est bien celle-là: il est forcément limité et ignorant..


***

Il me semble pourtant qu'il est donné à l'esprit humain, à condition qu'il soit ouvert et qu'il fasse l'effort de se libérer de l'emprise d'une subjectivité ordinaire, de pouvoir adopter une multitude de points de vues, si ce n'est une infinité de points de vue... A la limite, il pourrait dire: quand je rencontre une autre personne, je peux adopter son point de vue me rencontrant; quand je cueille une fleur, je peux adopter le point de vue de la fleur qui se fait cueillir...

Ce processus de dé-subjectivation progressive de l'esprit (je n'ai pas dit objectivité) est infini et demeure à relancer indéfiniment...car paradoxalement la subjectivité la plus intime, celle au fin fond de soi, celle que l'on retrouve lorsque on se détache de ses appartenances contingentes et que l'on veuille aller en soi si profondément  qu'il faille oublier ses états d'âmes passagers, ses activités ordinaires, ses convictions intellectuelles et spirituelles, ses "coordonnées" spatio-temporelles" ou plutôt "socio-historiques"..., cette subjectivité-là, pourtant si singulière, paraîtrait être absolument impersonnelle; c'est elle qui ressemblerait le plus au point de vue "dé-subjectivé" de l'univers sur lui-même...  

***

Bien sur, tout ce que je viens de dire est subjectif ;)

lundi 19 mars 2012

137.

Savez vous que vous voyez ?

Non, vous ne le savez pas.
Vous vivez avec, et ce depuis très longtemps, c'est tout.

Levez votre tête de l'écran où vous êtes en train de lire mon texte. Déjà, vous avez vu...La lumière a pénétré vos yeux, votre cerveau l'a analysé et vous voyez déjà de ce qui est autour de vous: un mur blanc par exemple; et ce avant même que vous ne commenciez à réfléchir à ce que vous venez de voir. La vitesse avec laquelle vous voyez vous dépasse, elle dépasse de très loin votre entendement.

Fermez les yeux et essayez de répondre à la question: savez vous que vous voyez? N'essayez pas de vous souvenir que vous avez déjà vu. N'essayez pas de vous imaginer que normalement vous devriez voir. Répondez honnêtement à la question présente alors que vos yeux sont fermés. Vous ne le pourrez jamais. Tant que la lumière ne pénètre pas vos yeux, vous ne savez pas que vous voyez.

Rouvrez les yeux. Vous avez déjà revu avant même d'y penser...Vos yeux sont allés beaucoup plus vite que vous. La lumière ne vous laisse pas le temps de réfléchir...Vous constatez juste que vous n'êtes pas aveugle, mais vous ne savez pas (encore) que vous voyez. Vous ignorez même ce qu’est voir… Son résultat  s’est déjà s’imposé à vos yeux.

Avez-vous jamais appris à voir ? Non, vous ne l'avez jamais appris. Vous n'avez jamais appris à voir comme par exemple vous avez  appris, lors de votre petite enfance, à marcher, à parler ou à lire. Voir vous est tellement évident (Tant que vous avez les yeux ouverts); qu’il  vous semble que cela fait tout naturellement partie de vous et de vos aptitudes. Cela vous accompagne depuis si longtemps que vous ne comprenez même pas la question ; probablement vous êtes même en train de considérer son inutilité...

Vous vous dites: Pourquoi y'aurait-il donc nécessité d'apprendre ce que l'on sait déjà? Voir est devenu si habituel pour vous, si simple...que vous ne faites plus jamais d'effort pour voir quoi que ce soit. Il faut certainement remonter loin, très loin dans votre enfance, aux tous premiers instants peut-être; pour vous rappeler quand vous avez vu pour la première fois, et quels efforts cela vous a demandé de comprendre que vous voyez...Vous ne vous en rappelez probablement pas.

Vous ne savez donc pas que vous voyez, mais vous le constatez, et vous le constatez si bien que vous n'avez pas le temps, ou que vous ne l'avez jamais pris, de comprendre pourquoi vous voyez. Là maintenant, après-coup, pour expliquer ce qui est évident, vous vous dites: Je vois, et à quoi cela me sert-il de voir?  Vous êtes peut-être en train de penser que voir, comme on vous l'a appris à l'école, est un des cinq sens de la perception humaine, tout comme l'ouie, le toucher, le goût ou l'odorat...vous concluez bien sûr que voir vous sert à vous saisir mentalement de cet ensemble d'images colorés qu'est le monde autour de vous.

***

Imaginez que vous êtes à côté d'un aveugle de naissance.

Essayez de lui expliquer ce que vous voyez, que l'herbe est verte et que les coquelicots sont rouges.

Ou mieux, essayez de lui expliquer la notion d'horizon; expliquez lui que le ciel est bleu et que la mer aussi est bleue, et expliquez lui qu'à un certain moment, le ciel et la mer se rejoignent. Dites lui ensuite que tout ce que vous venez de lui dire est en partie faux, que tout cela est le jeu de la lumière et des couleurs, car en réalité l'air du ciel est invisible, que l'eau de la mer est transparente, et qu'ils ne se rejoignent jamais.

Avez vous une quelconque idée de ce qu'il peut mentalement comprendre de ce que vous venez de lui dire? Avez vous une quelconque idée de ce qu'il peut, dans sa nuit perpétuelle, s'imaginer ? Pourrait-il lui-même aller expliquer ce que ce qu'est l'horizon, le bleu du ciel et le bleu de la mer à d'autres aveugles de naissance? Que pourrait-il leur dire? et que pourraient-ils comprendre ?

Imaginez maintenant que par un miracle divin, cet aveugle à côté de vous se mette d'un seul coup à voir de lui-même. Avez-vous une idée du rapport entre ce qu'il découvre et ce qu'il pouvait s'en s'imaginer à partir de ce que vous lui racontez ?

Je vous laisse imaginer les réponses...

***

Pourquoi je dis tout cela?

A propos de la Vie, vous pouvez rester comme cet aveugle en face de l'horizon; et vous y conduire comme vous vous imaginez en avoir compris de ceux qui ont déclaré la comprendre.  Sachez aussi que depuis très longtemps, ce sont des aveugles qui enseignent à d'autres aveugles.

Mais vous pouvez aussi ouvrir vos propres yeux, il peut aussi vous être donné que la lumière pénètre vos yeux; et sans qu'on vous l'apprenne, vous pouvez constater que  vous aussi vous voyez... vous l'ignoriez tout simplement. Là, peut-être, comprendrez-vous ce qu'est la lumière, ce qu'est la vie et que rien ne vaut voir de ses propres yeux...

Rien de philosophique dans ce que je dis: cela commence très simplement et très concrètement: commencez par apprendre à voir ce qui est autour de vous, commencez par voir les fleurs, la mer, la lumière du soleil... N'y soyez pas indifférent, oubliez l'habitude de voir...Soyez en conscient...

jeudi 15 mars 2012

136.

Je fais ma marche habituelle d'après déjeuner aux bords du Lac. Chacun de mes pas prend une demi-seconde ou un peu moins...Je me dis que chacun est aussi un pas en avant vers la mort, demi-seconde par demi-seconde...

Je regarde les gens attablés aux terrasses des cafés et tout paraît immobile...Je me dis qu'en cet instant pourtant, comme tous les autres, la terre est en train de foncer dans le vide à une vitesse absolument vertigineuse...

***

Un peu partout le long du quai, je passe devant plusieurs couples d'amoureux. Ils se sourient et se parlent doucement...on dirait des roucoulements de pigeons qui picorent des miettes d'amour...Ils oublient que chaque seconde les rapproche un peu plus de la fin, ils oublient que la terre tombe dans le vide. Quelle merveille donc est cet Amour...

***

Nous vivons, et rien de plus évident! Et pourtant...il n'y a aucune évidence....
135.

La journée d'hier a été, en entier, dédiée à un "séminaire" d'entreprise, où des "experts" (patentés en je ne sais quelles spécialités) nous avaient pendant huit heures seriné des choses sur quelque chose; je ne sais plus quoi exactement...

Les auditeurs quant à eux étaient en grande majorité des "cadres" en "Finances" et en "IT";...(Ce sont ces hommes gris que voyez le plus souvent marcher dans la rue l'air grave et pressés...)

(Je fais moi aussi partie de ceux-là...Malheureusement...)

(...Mais je me soigne.)

...

Le lieu était cossu, l'ambiance feutrée; costumes-cravates et lunettes noires, marbre et moquette, café et petits-fours...

Nous avons écouté longuement et nous avons baillé beaucoup. Les gens se sont réveillés pendant le déjeuner. Il faut dire que ce qui se disait à l'intérieur de la salle était à 90% du temps du jargonnage en franco-english autour de certaines "problématiques business"... ça ne pouvait intéresser personne...; ou du moins ça ne pouvait pas m'intéresser moi...

Pourtant, j'arrivais encore à détecter ce moment "magique" où les gens basculaient dans l'irréalité du mensonge collectif  que leur assemblée avait créé, et où ils commençaient à croire à la comédie qu'ils jouaient eux-même...

Il y a eu ainsi à certains moments, des "questions", des "échanges" et même des "applaudissements"...

...

Dès la première heure, je savais déjà qu'à la fin de la journée, je ne me rappellerai plus jamais ni des visages ni des paroles... Je m'étais quand même dit que c'était une occasion intéressante de vérifier de mes propres yeux l'artificialité totale des jeux de rôles auxquels on est soumis au travail...

Mais quand bien même j'étais convaincu que l'homme naît nu et démuni, le reste toute sa vie et que c'est ainsi qu'il meurt aussi...je savais de même que cette logique ne pouvait pas être poussée à son extrême, car sinon toute la civilisation humaine serait un artifice...Bon, elle l'est, sans doute; mais ce n'est pas une raison suffisante pour la balayer d'un revers de la main; il faut faire avec, c'est tout; et ne pas y croire, surtout!

...

J'ai écrit ces notes entre la quatrième et la cinquième heure du séminaire.Oui, je comptais les minutes...

mardi 13 mars 2012

134.

Hier, j'ai eu l'occasion de regarder dans un microscope.

Sur la lamelle, les bactéries me semblaient toutes pareilles; je les voyais aller et venir sur la petite surface, sans comprende grand chose à ce qu'elles faisaient; quelques unes, isolées du groupe principal, ne bougeaient pas ou presque, les autres s'activaient frénétiquement..

Je me disais que ces bactéries ne savaient pas où elles étaient; je me disais aussi que c'était mon point de vue, mon oeil au dessus des lentilles du microscope, qui me les faisait voir ainsi; probablement qu'à leur échelle, ces bactéries luttaient pour la survie, nouaient et dénouaient des alliances, ou peut-être qu'elles ne faisaient que tuer le temps sur une glace transparente; celles qui étaient isolées peut-être écrivaient-elles des poèmes sur la solitude.

Tout cela certes à la manière des bactéries; mais est-ce vraiment différent, en nature, de ce que je faisais moi? N'est ce pas toujours la même vie, quelque soit la forme qu'elle prend, qui anime tous les vivants?

Probablement qu'à une autre échelle, un peu, beaucoup ou infiniment plus grande, moi-même, comme mes semblables, nous apparaîtrons à celui qui nous voit, telles ces bactéries vues au microscope, et toutes nos pensées, nos joies et nos peines ne seraient que des tribulations erratiques sur une toute petite lamelle d'argile.

***

Quelle est donc l'échelle d'une vie d'Homme?

Est-elle à l'échelle de ce que son regard de mammifère lui donne à voir du monde et de lui-même? Est-ce vraiment cela qui est à voir, alors que ce regard ne va jamais plus loin que l'horizon si tant est qu'il aille déjà jusque là? et même! Il l'atteint des fois, et la terre lui paraît toujours plate...

Est-elle à l'échelle de ce que son esprit lui donne à connaître?  savoir parler, écrire, manier des concepts et des équations? Mémoriser des connaissances sur l'histoire des peuples et des nations?  avoir conscience de soi? avoir peur de mourir? se demander si l'univers pourrait se désintégrer d'un instant à l'autre? lever la tête au ciel? Croire en la vie éternelle?

Est-elle à l'échelle de la vie en société? celle qui lui fait prendre part, sincèrement ou hypocritement, à des jeux de rôle et à des spectacles?  N'est-ce pas plutôt ces jeux qui auraient tracé et conditionné la forme et le contenu de la vie de cet homme? N'est-ce pas là plutôt le spectacle de l'histoire et des évènements qui s'est déroulé pour lui-même sans que l'homme n'y puisse jamais y réaliser son humanité?

Tout cela pour poser une seule question: Où donc et comment vivre une expérience humaine intégrale? 

samedi 10 mars 2012

133.


Il existe dans la tradition hébraïque une assez belle métaphore de la vie:
C'est un noeud, le noeud plus complexe qui n'ait jamais été fait.

Elle est comme faite d'innombrables fils que l'on tient dans la main et que l'on voit d'abord s’enchevêtrer inextricablement dans un immense noeud et puis ressortir à l'autre bout dans un ordre qui serait impossible à deviner à l'avance.

Ainsi, celui qui tient un fil dans sa main, ne sait jamais à quoi celui-là mène de l'autre bout du noeud.

Celui-ci penserait tenir le fil le plus important qui soit, alors qu'à l'autre bout du noeud,  il se peut qu'il n'y ait rien; celui-là penserait tenir le fil le plus insignifiant de tous, et à l'autre bout, ce fil est celui de son salut.

Il ne faut en négliger aucun, et même prêter de l'attention au plus fragile et au plus tenu des fils, peut-être est ce celui-là que Dieu tient à l'autre bout.

132.

Je ne crois pas aux révolutions, du moins celles que relatent les écrans de télévision.

Ces "évènements" ont probablement eu lieu; ceci dit, l'expression que je viens d'utiliser explique assez bien pourquoi j'y reste globalement indifférent.

On dit "La révolution a lieu": c'est à dire qu'il y a eu nécessité d'un lieu pour que l’évènement, désigné par "révolution", naisse devant les yeux des contemporains qui le vivent. Ce lieu désigne un espace géographique donné et un moment déterminé de l'histoire: un lieu spatio-temporel en quelque sorte.

Or en réalité, (Et en définitive) personne n'est le contemporain ni le concitoyen de personne. La contemporanéité et la concitoyenneté physiques ne sont que des conventions que prennent entre eux des corps qui se retrouvent par hasard pendant un même temps historique sur un même lieu géographique. Ceux-là conviennent aussi qu'un évènement qu'ils sont en train de vivre ensemble s'appellera "révolution"; marquant par çà une quelconque rupture avec un passé.

Détachons-nous de ces conventions, et nous verrons alors les évènements mourir à l'instant même où ils ont lieu.

Regardons l'histoire millénaire des hommes, et nous verrons le flux des siècles s'en aller, charriant dans leur passage les hommes et leurs idées; et les évènements disparaître sans interruption dans le continuum du temps.

Une révolution n'est pas une rupture, mais l'exacte confirmation du déroulement, sans discontinuité, de l'histoire depuis que les hommes ont en une. Tout est y lié depuis le début, on ne peut séparer aucun évènement d'aucun autre: S'il n'y avait pas eu ceci, il n'y aurait pas eu cela; et nous remonterions ensemble de la sorte des milliers d'années en arrière. L'étymologie du mot "révolution" est elle-même très significative à ce sujet: "révolution" = "retour au point de départ": Nous n'avançons pas, l'avenir est un retour en arrière.

"Eadem, sed aliter" disait Schopenhauer, "la même chose, mais différemment."


Il reste pourtant qu'il y a encore certaines "révolutions" auxquelles je crois. Mais ce sont des révolutions qui n'ont pas lieu; c'est à dire qu'elles n'ont besoin d'un lieu pour naître; seules elles ne meurent pas. Elles peuvent cependant être vécues par ceux qui le veulent.

Où et quand arrivent-elles alors si elles n'ont pas lieu ?

Il faut savoir que l'homme, du moment qu'il a conscience de l'espace et du temps (c'est à dire naturellement, et à priori tous les êtres humains) s'imagine instantanément que ces deux paramètres dessinent autour de lui le monde dans lequel il va, pour une certaine durée, évoluer.

L'homme qui a conscience de la conscience ne se représente plus un "monde dans lequel il évolue"...Il a conscience qu'il est tout simplement.

Dites vous bien alors que le lieu:  temps et espace, tels que "monde fait par et pour les hommes, pendant leur durée de existence", n'existe pas (ou dites vous qu'un homme vit un présent éternel dans un univers infini, ou qu'il est partie non séparée d'une réalité ultime, ou que tout est dans la main de Dieu; c'est toujours la même chose, dite différemment) et cherchez la réponse.
131.

La démocratie est un système de gouvernement basé sur la garantie de la liberté d'expression, le respect réciproque et d'autrui, et l'instauration d'un juste rapport politique entre les divers composantes du peuple, dans l'intérêt commun de tous. Le champ de la démocratie est la res-publica, les affaires communes...

Jusque là, rien de nouveau; mais il faut dire que cette acception de la démocratie ne doit pas s'arrêter là. Car nous parlons toujours de la démocratie en parlant des autres; alors que l'essentiel de la démocratie se joue en soi.

Non seulement qu'il faille soi-même apprendre à accepter le dialogue, à respecter la différence, à reconnaître l'intérêt commun pour pouvoir se dire démocrate; (Et nous avons encore bien des années d'apprentissage à ce sujet), ceci reste la première étape et elle est encore extérieure, ou du moins concerne encore la relation de l'individu avec l'extérieur; mais il y a encore un autre niveau où il faut instaurer un système démocratique.

Ici le champ d'action change.

En chaque individu vit un peuple entier. Et ce peuple (pour reprendre le terme en vogue) veut. Cela est le fond même de l'existence : une volonté agissante (volonté d'affirmer sa puissance ou son existence dirait le philosophe, volonté de se préserver et de perpétuer l'espèce dirait le scientifique, volonté de s'immortaliser ou de se sauver dirait le religieux). Ce peuple intérieur est extrêmement divers, contradictoire et même divisé; et évolue dans plusieurs niveaux de perception, de raisonnement et d'expression.

A l'image du champ extérieur où la démocratie fait le consensus sur le gouvernement d'un peuple, le meilleur moyen de se gouverner soi-même est d'instaurer la démocratie intérieure. Je reprends les mêmes idées: Garantir la liberté d'expression de chacun, apprendre le respect mutuel, et instaurer un système de gouvernance juste et équitable.

Sans quoi, c'est un tyran qui gouverne. (Quel que soit son expression, sa tendance, son idéologie ou son caractère, jouisseur ou ascétique, spirituel ou charnel,...); celui-là se fera plaisir d'abord d'assujettir toutes les autres composantes de la personne pour qu'ils l'imitent et qu'ils se modèlent sur lui, sur ses croyances et ses habitudes; et puis vient pour lui l'impératif d'en faire ses esclaves pour contempler en eux l'ébauche caricaturale de lui-même.

Autre écueil à éviter, je ne psychologise pas le sujet; le peuple dont je parle ne gît pas dans les insondables profondeurs de l'inconscience. L'exercice démocratique intérieur n'est ni une introspection psychanalytique, ni une confession religieuse, ni une séance de zen-yoga; mais une dynamique perpétuelle d'écoute de soi et de confrontation à la réalité; et dont le seul but est de mener tout ce peuple intérieur vers son intérêt commun: la Vie.

samedi 3 mars 2012

130.


Il vit encore en toi celui qui a peur pour ce qu'il croit déjà posséder, et qui cherche à posséder ce dont il croit encore manquer ...

Tu sais pourtant que toute énergie qui cherche à posséder est une énergie gaspillée. Tu sais aussi qu'en réalité tu ne possèdes rien, que rien ne t'appartient et que tout ce qui t'es donné peut t'être enlevé. Tu ne possèdes ni le temps, ni l'argent, ni la santé, ni le savoir, ni le pouvoir, ni la vérité, ni la vie...Tout cela t'es donné.

Tu ne donnes pas encore assez. Tu penses que tu donnes déjà. Tu penses que tu donnes déjà beaucoup plus d'autres. Mais c'est encore trop peu. Tu n'as pas encore appris à tout donner. Tu n'a pas encore appris à tout donner de ton propre gré. Tu ne saurais pas le faire maintenant si cela t'était demandé.

Tu refuserais. Non pas que tu crois ne pas pouvoir donner ou que tu n'aies vraiment rien à donner; mais bien parce que tu aurais peur de perdre ce que tu crois posséder.

Tu dois apprendre à donner encore plus. Donnes de l'argent, de l'amour, du temps et de l'écoute à ceux qui en ont besoin. Réponds toujours présent à ceux qui te demandent ton aide. Apprends à donner jusqu'à ce que tu puisse tout donner. Jusqu'à ce que tu puisses tout donner sans autre raison que le don lui-même.

Tu ne sais pas encore le faire maintenant. Ce chemin est long et difficile. Mais c'est le chemin. Garde toujours à l'esprit que tout ce que tu donnes te purifie. Aies toujours la certitude que quoi que tu donnes, il ne te manquera jamais rien.

Quand tu auras tout donné, tu recevras.
129.


[En compagnie de deux amis au bar d'un luxueux hôtel de la capitale - où nous étions après une semaine de travail harassante, allés nous changer un peu les idées -]

Nous buvions, discutions, plaisantions, attendions le serveur, etc...et la conversation allait comme ça son bon train....Les passants et les passantes ne manquaient pas autour de la table; et mes deux amis, mariés, parlaient des joies et des peines de leurs mariages.

Au moment de rentrer, nous étions encore très sobres, mais les esprits s'étaient déjà bien allégés. Avant de quitter, j'ai voulu partager avec eux ce que je venais de lire, moi le célibataire, il y a une semaine à propos du mariage. Je leur ai demandé: "Où rentrez vous?" Et ils avaient répondu ensemble avec un air entendu: "Eh ben, nous rentrons chez nous!" Je leur demande encore: "Et où est donc ce chez-vous?"  La réponse leur semble à tous les deux d'une évidence totale bien sûr: "Chez nous, c'est la maison, c'est là nous habitons."

Je leur dis alors ceci: "C'est le jour ou tu t'es marié que tu as trouvé ta maison. Ta femme est ta maison. Où qu'elle soit, elle est ton chez-toi. Les quatres murs de la maison ne sont rien..."

Tous les deux étaient confus. Ce que je venais de leur dire les avait d'un coup réveillé sur une évidence dont ils n'avaient pas, ou plus, conscience en eux-mêmes: ils avaient rouvert les yeux sur le fait que c'étaient vraiment ces deux personnes-là, leur épouses respectives, qui étaient leur vrais et uniques demeures.

On se sépare ensuite pour rentrer. On se souhaite bonne nuit et chacun se dirige vers sa voiture. En refermant la portière de la mienne, je n'ai pas pu m'empêcher de sourire; j'avais l'étrange certitude que, quelque part, cette nuit-là, j'aurais contribué au triomphe de l'amour dans au moins deux maisons sur terre.

128.

Qu'est ce qu'une prière, sinon que le Très bas rejoigne (à nouveau) le Très haut? Et que le coeur de celui qui prie s'épure jusqu'à ne plus être que le pont qui les re-lie?

Qu'est-ce qu'une prière, sinon qu'il ne subsiste plus qu'elle, non plus celui qui prie?

***

P.S: Dans le sens où je l'entends, il se peut que cette vie, de son début jusqu'à sa fin, soit une seule et unique prière.

jeudi 1 mars 2012

127.

Celui que Dieu oublie est oublié quand bien même se rappelleraient de lui tous les êtres de la terre et du ciel. Celui qui se rappelle Dieu n'est pas oublié quand bien même l'oublieraient tous les êtres de la terre et du ciel.
126.

Il est arrivé un jour dans ce pays (mais probablement partout ailleurs aussi), où les gens ne voyaient plus que le gris et ses nuances.

Le ciel, l'amour, la pluie, le travail, la solitude, et même le rire des enfants...Tout était plus ou moins gris. Les gens disaient qu'il y avait le blanc d'un côté, et le noir de l'autre; ou du moins c'est ce que disaient les livres sacrés, qu'ils ne les avaient eux-mêmes jamais vus, mais que c'était à cause de cela que tout était gris. A cause du noir et du blanc...

Ce n'était pas le cas de tout le monde. Certains étaient différents.

Le problème de ce jeune homme par exemple, ordinaire en tout pour le reste, était qu'il percevait encore ce qu'il appelait des couleurs. Il voyait le rose des fleurs et le bleu du ciel, le vert des feuilles et l'orange du crépuscule, l'argenté de la lune et l'or des cheveux. Il voyait encore le rouge de l'amour et le bleu de solitude, le jaune du doute et le violet de la douleur. Il apercevait aussi des fois des lueurs blanches et d'autres fois des trous noirs.

Mais il n'arrivait jamais à se faire comprendre quand il en parlait.

Il n'arrivait pas à exliquer aux autres ce qu'il voyait, et eux ne comprenaient pas ce dont il parlait. Le monde était gris pour eux, et seulement sa nuance pouvait changer. Ils disaient qu'ils y ont vécu jusque-là tant bien que mal, sans souci majeur; et même que cela ne les a jamais empêché ni de manger, ni de dormir, ni d'être certains d'avoir raison, ni même d'avoir des enfants. Non, c'est peut-être lui qui s'imagine des choses; ou plutôt, forcément! puisque tout était gris pour tout le monde sauf pour lui.

"Ne voyez vous pas le vert, le rouge, le turquoise, l'orange, le violet? Ne voyez vous vraiment pas ?". Et tous lui répondaient, railleurs, que ce dont il parle n'existerait au mieux que dans les livres et dans les histoires anciennes. Mais la réalité, elle, elle était là devant leurs yeux et elle était bien grise.

***

"Je ne suis certainement pas le seul à voir les couleurs, pensait-il; mon unique malchance est que je n'ai pas pu rencontrer quelqu'un à qui en parler. Mais je suis las et fatigué  mainetnant, je n'en peux plus de ne pas pouvoir les partager..."

Les années allant...les couleurs ne disparaissaient pas; mais elles devenaient de moins en moins intenses, leur éclat se ternissait; et il s'est ainsi laissé gagner, petit à petit, par l'idée que partager le gris avec les autres serait peut-être meilleur que voir tout seul des couleurs, même quand elles étaient très belles. C'était le gris qui était partagé par tous et s'il voulait avoir sa chance dans le monde, il lui fallait devenir lui aussi un aveugle des couleurs: Peut-être était-ce le prix à payer pour être heureux.

Sa cécité le faisait souffrir assez souvent malgré tout; alors, il fermait les yeux longuement pour s'en soulager; en se disant qu'être aveugle des couleurs ou être aveugle tout court n'est au final pas si différent.

Il fermait les yeux de toutes ses forces, et sombrait alors dans le noir le plus complet; jusqu'à n'en plus savoir comment les rouvrir... Il lui fallait aussi se boucher les oreilles pour ne pas entendre les railleries des autres, et leurs incessants bavardages à propos du gris et de ses nuances. Il lui fallait se taire aussi, parce qu'il n'avait plus rien à dire à propos des couleurs; sauf quelques mots peut-être, dits seul, de nuit, pour lui-même...On aurait dit un ululement de chouette dans la forêt...

***

Au bout de ses forces, ayant oublié toutes les couleurs et abandonné toute velléité à persuader quiconque de quoique ce soit quant à leur existence...il lui arrivait encore de souffrir dans le noir de sa cécité mi-subie, mi-voulue; mais ce noir le poussait aussi à chercher au plus lointain de lui-même.

La délivrance lui est enfin venue de l'intérieur: Une intuition secrète l'avait incité à ouvrir les yeux au plus noir de ce noir, pour voir jaillir une couleur qu'il n'avait jamais vu auparavant de cette façon: un blanc pur qui lui rouvrait les yeux sur l'extérieur, et lui permettait de revoir les couleurs du monde comme au premier jour. Ce jour-là, il a pu à nouveau s'extasier devant le bleu de la mer.

Mais cela lui a aussi permis de comprendre une autre chose, peut-être la plus importante:  C'était le blanc en lui qui se réfractait sur ses yeux et colorait le monde.  Le blanc est la somme des couleurs; et lui, il est le prisme, la goutte d'eau sur laquelle il se réfracte pour devenir un arc en ciel.

Les couleurs existent parce qu’il les voit. Et ils les voit, car toutes renvoient au blanc qui est en lui. Il n'a pas à convaincre les autres que les couleurs existent dehors, mais à leur dire que le blanc existe aussi à l'intérieur d'eux-mêmes; c'est à moment là qu'eux aussi, verront les couleurs.