vendredi 23 décembre 2011

70.

Sur le pont de l'Arche Humanité, quand bien même malmené par son incessant tangage, j'ouvre les bras, et je joue au goéland, survolant les océans et l'utopie d'une vie meilleure... et je guette, fébrilement, la terre ferme, et les îles qu'a évoqué cet ancien proverbe arabe : "Le paradis de la terre se trouve entre les seins d’une femme, sur le dos d’un cheval ou dans les pages d’un livre".

Puis, je regarde, songeur, les vagues de l'océan; et je reviens à la vie dans les soutes, et au bruit sourd des machines.

mercredi 21 décembre 2011

69.

Je n'avais rien à faire au bureau. Au plus, j'avais à rédiger deux mails qui me permettaient en toute bonne foi, de remettre la balle dans le camp d'une autre direction; et ainsi, en attendant qu'ils répondent, me libérer pour quelques heures.

J'ai envoyé ces deux mails et j'ai pu libérer ma matinée. Et pour l'occuper utilement, je suis allé fouiner dans l'histoire de la Tunisie moderne: La camapagne des alliés, le mouvement d'indépendance,  le rôle des fellagas, le conflit entre Bourguiba et Ben Youssef, le complot  avorté contre le premier après Bizerte, etc... De fil en aiguille, j'ai découvert l'histoire du chef des fellagas à l'époque, Lazhar Chraïti qui, malgré toute son histoire personnelle et son rôle capital dans la libération de la Tunisie, fût condamné et exécuté par Bourguiba pour son implication dans le complot de 1962.

Ce monsieur m'a rappelé mon histoire personnelle,  puisque je suis né au même endroit que lui, à M'dhilla, du temps où mon père travaillait à la CPG. Je me suis revu enfant courant à mon école dans la poussière sulfureuse de ce village perdu, miséreux, sec et assoifé; et qui arrivait quand même à garder intacte la dignité et la grandeur des enfants qui naissaient sur son sol. Et ce monsieur me l'a rappelé. 

A l'époque, je ne fus pas concerné directement par la misère de cette bourgade. On bénéficiait à la maison de toutes les commodités possibles en ce temps. A l'origine, ces maisons étaient construites pour les ingénieurs étrangers travaillant à la CPG. A leur départ à la fin des années 70, elles ont été donnés aux ingénieurs tunisiens venus les remplacer; et mon père en faisait partie. Je me souviens aussi que j'ai reçu à l'école publique de M'dhilla, la meilleure éducation primaire qui soit, c'est elle qui a sans doute fondé tout le restant de mon cursus scolaire.

Il y a déjà plus de vingt ans que je ne vis plus à M'dhilla. La misère, elle, elle y restée. Pire encore, elle y a enfanté; ses deux cruels rejetons, la furie et le désespoir, règnent aujourd'hui sans partage sur les destins des familles qui vivent encore là-bas.

Je tombe ainsi, en voulant m'informer sur la situation du bassin minier, sur l'histoire de ce jeune garçon de dix-huit ans: Ses deux parents, tués par un fou furieux lors des affrontements tribaux qu'a vécu la ville, lui ont laissé quatre frères et soeurs à sa charge. Et il peine depuis, à les nourrir et à les couvrir. Il ne demande rien de plus qu'un gagne-pain décent.

Ce garçon porte le même prénom que moi.

Je fus le premier garçon à être prénommé "Assyl" dans ce village, et un des premiers dans tous le pays. Mon prénom est encore aujourd'hui très peu courant; et à cette époque et en ce lieu-là, il était complètement inconnu. Dans la voiture qui l'emmenait de la mine où il travaillait à l'hôpital où je venais de naître, mon père venait d'entendre une chanson de Om Kalthoum qui s'appelait: Chams Al Assil; il avait en tête un autre prénom qu'il avait convenu avec ma mère, mais quand l'infirmière lui a demandé: Quel prénom avez vous choisi pour votre fils? il lui a répondu : Assyl.

Quelques garçons ensuite avaient été nommés Assyl comme moi. Ces enfants étaient le petits fils de la Dame qui m'a elevé lorsque mes parents étaient au travail, le fils de nos voisins ouvriers, etc... Un jeune collègue de mon père avait lui aussi appelé son fils Assyl. Ainsi, ce prénom, sans devenir courant, s'était quelque peu propagé dans le village de M'dhilla.

La douleur de ce garçon de M'dhilla, né il y a dix huit ans, et qui fût peut-être nommé Assyl parce que mon père m'avait ainsi nommé treize ans auparavant, est la mienne aussi. Il ne lira probabalment jamais ce que je viens d'écrire; mais qu'il sache que je la partage avec lui. je lui dois au moins cela.

mardi 20 décembre 2011

68.

Comme le funambule
suspendu à son ombrelle
 

Je m’accroche
à mon propre déséquilibre

Je connais par cœur
ces chemins inconnus
je peux les parcourir
les yeux fermés

Mes mouvements
n’ont pas la grâce axiomatique
du poisson dans l’eau

du vautour et du tigre

ils paraissent désordonnés
comme tout ce qu’on voit
pour la première fois

Je suis obligé d’inventer
une façon de me déplacer
de respirer
d’exister

Dans un monde qui n’est ni eau
ni air, ni terre, ni feu

comment savoir d’avance,
si l’on doit nager
voler, marcher ou brûler ?


Ghérasim Luca.1945

***

La lutte est lassante, le combat est inégal.
67.

"Naître à la mauvaise époque"...N'est-ce pas ce qu'a dit le jeune vendeur à sa mère sur son lit de mort? N'est-ce pas ce qui l'avait poussé à s'immoler par le feu pou réclamer la justice et la dignité ?

Combien de fois n'ai-je pas pensé à cela, moi aussi...Combien de fois n'ai-je pas pensé qu'il aurait mieux valu que je naisse dans l'Andalousie du Xème siècle, et que je fasse mes études à la grande bibliothèque de Cordoue, auprès de la belle Lobna, secrétaire particulière du Calife, poétesse, calligraphe, mathématicienne, copiste et organisatrice de la bibliothèque.

Je suis né, moi aussi, à la mauvaise époque. Nous naissons, tous, toujours à la mauvaise époque. Pourquoi sinon, nous évertuons-nous à chaque siècle à vouloir changer le monde?

lundi 19 décembre 2011

66.

Les belligérants s'étaient déjà mis en tête d'en découdre au plus tôt. La guerre avait maintenant assez duré et les deux camps étaient absolument exténués.

Il fallait en finir dès demain, ou les deux armées allaient être décimées par la fatigue et la maladie. Chaque camp préparait ainsi l’assaut final et invoquait Dieu pour qu'il soit de son côté le jour de la grande bataille...

Le lendemain, Dieu n'était du côté de personne. Il s'est avéré qu'il est pacifiste. Les deux armées se sont exterminées mutuellement.
65.

Hier, j'ai répété: "Que Dieu donne la force à ceux qui la lui demandent"  tout au long du trajet que j'ai du faire à pied en allant acheter du pain. Il était vingt heures et il faisait un froid terrible, et je répétais la phrase comme un mandala, pour éviter de penser au froid sec qui me pénétrait les os.

Cela a assez bien marché.

Mais cela ne veut en aucun cas dire que ceux qui dorment dehors ou dans les taudis peuvent faire de même: la seule force que Dieu m'a donné c'était de pouvoir rentrer chez moi pour profiter du chauffage central. Eux, ils auraient certainement besoin de notre aide à nous, en plus de celle de Dieu.

Je m'en suis rappelé aujourd'hui en rentrant du travail. J'étais dans ma voiture sur la route du retour, les vitres fermés et le chauffage allumé. Au feu, un petit garçon, qui faisait maladroitement le bossu, quémandait la pitié des conducteurs et essayait de leur vendre des roses en plastiques totalement inutiles. Il faisait froid dehors,  le garçon gelait...Rien que pour ça: il fallait lui donner quelque chose.

Ces gens-là ont toujours besoin de nous.
64.

Nous sommes des animaux bipèdes qui marchent tout le temps avec au dessus de la tête, de gros nuages gris, pleins de pensées contradictoires et incohérentes, et dont il pleut continuellement des mots. Nous vivons, sans le savoir, comme dans un hiver perpétuel.

Ce que nous pouvons faire, c'est jeter une lumière sereine sur les motifs qui nous animent réellement et "conscientiser" ce qui se passe dans l'arrière-chambre de nos cerveaux; et petit à petit ainsi, se débarrasser des tous nos prétextes, alibis, excuses, explications et justifications à posteriori.

Nous pourrons ainsi transformer le gros nuage d'hiver en un léger nuage printanier.

dimanche 18 décembre 2011

63.

Rappel à moi-même: Tout ce qui se fait dans l'ennui s'en trouve teinté, le poème comme l'omelette. Garde-toi d’écrire quand tu t'ennuies; il n'en résulte que des babioles.

vendredi 16 décembre 2011

62.

Après une matinée longue et ennuyeuse, je suis sorti de mon bureau à midi, avec une seule idée en tête:  trouver le moindre signe prouvant que la beauté existe encore dans ce monde.

Je les ai cherchés au départ, là où j'en avais pris l'habitude: dans le scintillement de la lumière de midi sur le lac de Tunis, dans le vol lisse des mouettes qui le survolent, dans les vers dont je me rappelle en déambulant sur ses quais, Mais non...rien n'y faisait, ils n'étaient pas là aujourd'hui.

Je n'ai pas désespéré pour autant...je suis revenu boire un café à la caféteria du coin et lire quelques pages du livre de la semaine.

C'était un rien, une insignifiance...mais qui, sur le coup, avait attiré mon oeil...c'était une jeune femme qui portait un verre de thé chaud à ses petites lèvres roses. Elle était somnolente, et ses yeux mi-clos m'envoûtaient. Et ses mains...Ah! la grâce de ses mains; si parfaites.

Elle avait fini par remonter ses cheveux sur sa tête quand sa nuque blanche s'est découverte à mes yeux. Et c'était là que j'ai souri, comme un Archimède qui aurait crié Eurêka: "Quoi de plus urgent, quoi de plus vital pour un homme que de déposer un doux baiser sur le cou d'une femme..."

J'ai pu sauvé mon monde aujourd'hui.
61.

En vérité, j'ai une soif atroce d'aimer et d'être aimé. Je ne veux pas être désiré, admiré, séduit, manipulé, envahi, ou tout autre chose...je veux simplement être aimé, juste aimé pour ce que je suis.

En attendant, je paye le tribut de cette soif; même si j'ai horreur de souffrir d'aimer, comme j'ai horreur d'avoir mal aux dents; et pourtant ce sont-là mes deux maux les plus anciens et les plus tenaces.

60.

"Tu as vingt cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n’écoutes plus. Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre." - 
"Un homme qui dort" de Georges Perec.

Je paraphrase :

[Tu as trente et un ans et vingt-six dents, huit chemises et huit paires de chaussettes, quelques livres que tu lis, quelques CDs que tu écoutes. Tu es assis et tu ne veux  pas attendre, tu ne veux pas attendre jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre...]

et je rajoute :

[...alors, tu écris, avec tendresse ou avec colère, selon les douceurs ou les aigreurs de la vie; parce que tu sais par ailleurs que ta tristesse est inutile, que ton refus est inconsistant et que ta colère est vaine.]

mardi 13 décembre 2011

59.

Les mots sont un fonds de commerce comme les autres.

Il y a celui qui est en vogue aujourd'hui vu les derniers évènements: démocratie, économie, historique, élection, assemblée, sit-in, opposition, majorité, etc...Il y a celui des boutiquiers de dieu et il est, lui aussi, assez en vogue en ce moment : religion, pêché, paradis, enfer, eux, nous, châtiment, vierge, etc... Il y a enfin celui dont je fais mon pain quotidien: aurore, solitude, étoile, arbre, livre, oiseau, silence, crépuscule, femme, etc.. C'est le moins rentable de tous; c'est aussi le plus vrai sans doute.

Les mots, oui;... Mais il faut aussi apprendre une autre langue. Car la vie enfin, n'est-ce pas ce qui commence là où les mots finissent?


lundi 12 décembre 2011

58.

L'amour est un barrage qui craque; le déluge inonde le cœur, la tête et le bas-ventre. Et y couler, des fois, est d'une douceur enivrante.

Je rêve de la mer qui m'emportera sans retour...
57.

Mes démons sont tristes. Mais j'ai appris à ne pas leur prêter plus d'attention qu'ils ne méritent.

Ils viennent encore, de temps à autre, roder autour de ma demeure. Leur chant mélancolique m'est familier; mais de ma fenêtre, je perçois les joies d'une nouvelle aurore, leur chant finit par mourir dans les gazouillis des oiseaux.
56.

Outre les rêves érotiques, les rêves nocturnes dont je me souviens, et c'est assez rare, sont généralement des rêves de perte ou d'enfermement; qui néanmoins, finissent bien la plupart du temps. Ou je trouve une sortie, ou on me libère.

J'ai rêvé hier de m'être perdu dans un immeuble dont je ne trouvais la sortie, et où j'étais pourchassé par des lions. Je n'avais pas particulièrement peur, mais je sentais qu'il y avait un danger. Ma seule solution, c'était de monter les escaliers, d'étage en étage jusqu'au dernier, sous peine d'être rattrapé et dévoré vivant. Au dernier étage, je me suis enfermé de l'intérieur un moment, pensant me protéger contre les lions, mais je voyais bien que ce n'était pas une solution pérenne

Finalement, une porte de côté, que je venais à peine de remarquer, s'est ouverte, et elle donnait directement sur la ville. J'y suis descendu, en la refermant derrière moi. La place publique grouillait de monde. Je me suis mêlé à la foule; mais j'entendais encore les lions rugir derrière la porte.

Je me suis réveillé.

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Ce n'était pas un mauvais rêve, mais ce n'était pas un beau rêve non plus. Je fais heureusement, de temps à autre, de beaux rêves dont je me souviens parfaitement tant ils sont intenses... La nuit d'avant par exemple, le rêve était délicieux. Et ce n'était pas un rêve érotique.

J'ai rêvé de fruits. Je montais un sentier duquel descendait toutes sortes de fruits: j'en prenais dans mes mains, j'en mettais dans mes poches, et il en venait encore et encore des quantités énormes. Je continuais à monter et à me remplir les bras jusqu'à ce que ça en déborde, jusqu'à n'en plus pouvoir emporter aucun.

A la fin du sentier, je me suis arrêté car je ne savais pas quoi faire de toute cette quantité de fruits entassé à mes pieds. Un homme s'est approché de moi et m'a dit de les boire. C'était le plus délicieux nectar qu'il ne m'a jamais été donné de goûter.

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Me souvenir de mes rêves est tout nouveau pour moi..Ils n'indiquent  rien à part que la qualité de mon sommeil s'est amoindrie avec l'âge. Je devrais peut-être dormir un peu plus tôt.

dimanche 11 décembre 2011

55.

Ce qui occupe mes journées solitaires: les sauver de n'être que du temps qui passe. Cet objectif est rarement atteint.

Le regretter...? Quel intérêt?
54.

"- Maintenant, repris-je, représente-toi de la façon que voici, l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance.

Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête, la lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.


- Je vois cela, dit-il.


- Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois, et en toute espèce de matière ; naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.


- Voilà, s'écria-t-il, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.


- Ils nous ressemblent, répondis-je" 


Platon-La république.

***

Est-ce que je suis sorti de la caverne? Je ne pense pas. Je commence tout juste à tourner la tête, à me dégourdir les jambes et à comprendre que ce que je vois devant moi ne sont que des ombres.

jeudi 8 décembre 2011

53.

Réveil matinal aujourd'hui; ou plutôt ultra-matinal, puisque c'était à quatre heures trente du matin. Je m'étais endormi assez tôt la nuit d'avant, juste après avoir diné et lu une vingtaine de pages du nouveau roman d'Henry Bauchau, que j'avais acheté une semaine auparavant.

J'avais encore trois heures pleines devant moi avant de commencer ma journée de travail; j'ai pris une douche chaude, un petit déjeuner copieux, fumé deux cigarettes, regardé quelques infos à la télé, lu quelques pages du roman...Je me suis ensuite couvert et je suis sorti au balcon pour guetter le lever du jour.

Tout était plongé dans l'obscurité au début. Vers six heures trente, la couleur a viré vers un gris bleuâtre, les silhouettes noires des arbres ont commencé à se dessiner dans la pénombre; les merles et quelques autres passereaux ont entamé leur chant matinal; doucement au départ, puis à mesure que la lumière grandissait, de plus en plus amplement et de plus en plus gaiement. Le soleil n'a ensuite pas tardé à apparaître dans la demi heure suivante; vers un peu plus de sept heures, le ciel était déjà bleu.

J'étais là, repu, bien au chaud, et assis dans la sérénité du matin dans une ville au bord de la méditerranée. Je vivais les véritable instants magiques que l'histoire ne peut pas démentir et que les hommes ne peuvent pas effacer, ils ne m’appartenaient pas..mais ils se donnaient à moi. La terre me gratifiait d'un opéra de lumière et de joie, gratuitement, sans me demander rien en retour; qu'est ce que nous allons chercher ailleurs ?? Pourquoi espérer? pourquoi lutter? pourquoi craindre? pourquoi trembler?.  L'essentiel est invisible pour les yeux, disait St-exupéry; on ne voit bien qu'avec le coeur...

Il est sept heures vingt. Je me dépêche de sortir; j'ai trente minutes de trajet à faire en voiture et il faut sortir maintenant si je ne veux pas être coincé dans le trafic. Je ne suis pas un rêveur, je sais où je vis et je sais que ce n'est pas un pays des merveilles, je continue à sourire quand même.


mardi 6 décembre 2011

52.

Noé avait construit l'arche pour sauver les croyants du châtiment. La beauté est notre arche; mais à quel déluge voulons nous échapper?
51.

J'aimerais rencontrer quelqu'un qui aime ce qu'il fait.

Pas quelqu'un qui joue, qui peint ou qui écrit, pas un artiste: ceux là créent des œuvres et en conséquence se créent d'autres vies; j'aimerais plutôt rencontrer un travailleur du quotidien, un travailleur du commun: un artisan, un ingénieur, un médecin, un enseignant, un paysan, un banquier, un commerçant...et qu'il me dise qu'il aime ce qu'il fait, que ce qui l'intéresse dans son métier c'est de bien faire ce pourquoi il est payé. Je n'en ai jamais eu l'occasion jusqu'à maintenant.

J'aimerais rencontrer quelqu'un qui me redonne espoir en la possibilité pour un homme de ne pas être écrasé par la nécessité; et qu'il peut, au contraire, en faire son alliée dans la conduite de sa vie.
50.

J'avais lu cette blague quelque part; je ne me souviens pas où; mais elle m'avait paru sur le moment très pertinente pour comprendre notre relation au temps et à la vie.

- Allo...Oui, t'es où?
- Je suis dans le bus
- Fais vite s'il te plaît!
- Je ne le conduis pas gros con! 

***

Nous ne menons pas nos vies.Nous sommes des passagers dans un bus, conduit par ce qui est, ici ou là, diversement appelé Dieu, le destin, le hasard, l'histoire, etc...Et dont nous n'en maîtrisons ni l'intinéraire, ni la vitesse; et même si nous pensons parfois mener quelque chose, c'est souvent des forces, des peurs et des désirs inconscients qui travaillent en nous à notre insu. En vérité, nous faisons rarement les choses en sachant exactement pourquoi nous les faisons.

En définitive donc, pour nous autres passagers du bus, il ne nous servira à rien de nous irriter contre le trafic, le retard, l'état de la chaussée, les autres usagers de la route,...Il vaudrait mieux qu'on se calme et qu'on comprenne qu'on ne peut en réalité faire que très peu de choses: donner sa place à un invalide ou un vieillard, lire un livre ou un journal, regarder les monuments de sa ville, écouter de la musique, penser à ceux qu'on aime,...ou mieux que tout: méditer en silence à l'impermanence de toute chose.
 
Ecoutez maintenant "Just enjoy the ride" de Morcheeba et tirez de la petite blague que je vous ai raconté toutes les conclusions spirituelles et métaphysiques qui s'imposent.

dimanche 4 décembre 2011

49.

"It was the best of times, it was the worst of times; it was the age of wisdom, it was the age of foolishness; it was the epoch of belief, it was the epoch of incredulity; it was the season of Light, it was the season of Darkness; it was the spring of hope, it was the winter of despair; we had everything before us, we had nothing before us; we were all going directly to Heaven, we were all going the other way."
Charles Dickens- A tale of two cities.



 "C'était le meilleur des temps, c'était le pire des temps; c'était l'âge de la sagesse, c'était l'âge de la bêtise; c'était l'époque de la foi, c'était l'époque de l'incrédulité; c'était la saison des lumières, c'était la saison des ténèbres; c'était le printemps de l'espoir, c'était l'hiver du désespoir; nous avions tout derrière nous, nous n'avions rien derrière nous ; nous allions tous au paradis, nous allions tous dans l'autre direction."
Charles Dickens- Un conte de deux villes.


Cette phrase est la première du roman historique de Dickens où il parle de Paris et de Londres pendant la période de la révolution française de 1789. C'est à cela qu'on reconnaît le talent d'un grand écrivain; ses phrases restent. Elle décrit à merveille Tunis en 2011.
48.

Ma solitude se lève avec moi chaque matin...ou pour être exact, me précède de quelques instants, car c'est elle que je vois en premier quand j'ouvre les yeux. Je la connais bien maintenant...depuis le temps qu'on se fréquente...Elle m'accompagne presque partout où je vais.

Ma solitude est sévère, et ne laisse jamais rien passer, sauf parfois quelques rayons de soleil, deux ou trois phrases dans un livre de poésie, les rires dans les yeux d'un enfant, un peu de chocolat et un ou deux verres de vin. Jamais rien d'autre; pas de rumeurs, pas d'espoirs et pas de regrets. Elle ne me laisse sortir aussi que très peu de fois, pour aller visiter les parents, dire bonjour à une amie, écrire quelques mots inutiles ou me promener dans un jardin. Rarement ailleurs.

J'ai lu dans un livre que les hommes, même sans le savoir, attendent toujours le printemps; pas la saison, mais cette déchirure qui réveille les cœurs tristes comme le moi de mai déchire les brumes de l'hiver. Ce printemps-là peut survenir à tout moment, même quand on s'y attend le moins. Je pense que moi aussi, j'attends le printemps. Mais je ne le saurai qu'après coup, lorsque je me lèverai le matin et verrai un autre visage que celui de ma solitude.

****

J'étais à Paris pour quelques jours. La ville était sublime, j'avais de l'argent, je dinais dans de grands restaurants gastronomiques et je dormais dans un hôtel luxueux. Mais les rues étaient vides, les magasins aussi étaient vides...l'air était froid et le lit aussi. Tout était toujours vide et tout était toujours froid. Et quand bien même il y avait des foules partout, je ne pouvais entrer dans aucune; ma solitude m'y précédait immanquablement.

Je retourne à Tunis. Ma solitude prend l'avion avec moi. Je pense à quelques chose au dessus de la méditerranée:  Au dessus des nuages, il fait toujours beau. S'il y a encore des nuages, c'est que je descends un peu trop bas.

L'air ici est meilleur et il fait plus chaud; mais il y a encore trop de bruit, de saleté et de désordre. Encore des foules qui se réunissent et qui se disputent. C'est l'avenir qui est en jeu. Oui, l'avenir lui-même disent-ils... Malheureusement pour moi, ici aussi, je ne peux entrer dans aucune de ces foules. Ma solitude ne me laisserait pas. Ils ne parlent que de la laideur de l'époque dit-elle....Oui, je sais...ma solitude est sévère, vous disais-je.

 ****

Ma solitude me raccompagne au lit; c'est elle encore que je vois en dernier quand c'est le moment de dormir. Je ferme les yeux et j'observe l'obscurité. A l'envers de mes paupières, il est inscrit quelque chose; un nom que je ne lis pas encore.

dimanche 27 novembre 2011

47.

Malgré toutes les apparences qui laissent penser le contraire, il est certain que sans une confiance sous-jacente dans la nature, la vie, les hommes et un fonctionnement rassurant de la totalité de l'existant en général; il nous aurait été impossible de nous lever le matin, de quitter nos domiciles et d'aller vaquer à nos occupations habituelles; nous aurions été complètement et indéfiniment paralysés et incapables de vivre.

mais ce n'est pas le cas; et ce parce que antérieurement à toute pensée, à toute réflexion et à toute conclusion; nous avons toujours eu confiance. Mais puisque nous ne le savons pas encore; nous nous laissons mener par nos pensées, nous nous imaginons vivants dans un temps qui avance irrémédiablement, nous jugeons ceci bon et cela mauvais, nous râlons, nous nous indignons, nous nous attristons, nous pensons à la misère, à la politique, au sexe, aux soucis du quotidien et à mille et une autres questions sans réponses.

Et nous oublions en chemin que sans la confiance profonde et inhérente aux battements de nos cœurs, nous n'aurions pas pu ne serait-ce qu'oser ouvrir les yeux et considérer notre présence dans cet univers si inconcevablement gigantesque pour nos cervelles.

46.

Je suis au balcon pour fumer ma cigarette habituelle d'après déjeuner. Je regarde l'arbre central du jardin, un palmier majestueux.

Pour quelques instants, j'interromps mon commerce coutumier avec mon esprit et fixe longuement cet arbre dans le seul but de le voir. Pour une fois, je ne me demande pas s'il s'ennuie ou pas à être toujours là,  constamment droit, à ne rien faire que de lancer ses feuilles au soleil... mais je le regarde comme si je ne le connaissais pas.

Il m'apparaît alors dans toute la splendeur de son existence. Racines en terre et branches au ciel. Il était là, silencieux, aveugle et immobile; ne savait pas qu'il était, mais en même temps occupait l'espace comme aucun homme ne pourrait jamais le faire. Il paraissait inerte mais était surement plus vivant que moi.

Je reviens... il faut être prévoyant...Tout peut finir d'un instant à l'autre, et tout peut encore durer un siècle...Je suis encore jeune et en bonne santé, mais je sais très bien comment je veux être enterré.

J’aimerai, quand viendra le moment, que je sois enterré directement à terre et que soit planté au dessus de moi la graine d’un arbre fruitier qui pourra se nourrir de mon corps.

J'aimerai redevenir un arbre et passer mon éternité à écouter le chant matinal des oiseaux, me rafraichir de rosée et de pluie, envoyer mes feuilles chercher le soleil et offrir de l'ombre aux passants. Cette éternité-là me paraît autrement plus intéressante que celle d'une tombe de marbre humide et froide.

La mort est peut-être ma dernière vie; autant alors choisir comment la vivre.

samedi 26 novembre 2011

45.

J'écris souvent, et je me pose des questions sur ce que j'écris, c'est vrai; mais vous m'avez rappelé, en me lisant, combien lire était aussi important pour moi ...

J'aime lire...et un de mes rêves (en cours de réalisation, lentement et patiemment) est de me constituer une bibliothèque de mille volumes où je pourrai me retirer quand l'agitation du monde commencera à m'ennuyer au delà de mes capacités...

J'aime lire parce qu'avoir un livre entre les mains, c'est exactement comme avoir entre les mains les clés d'un royaume secret dont on est le seul visiteur.

J'aime lire parce qu'un livre c'est toujours la possibilité de partir, de découvrir, de connaître et de se reconnaître. Et puis repartir encore une fois comme si on n'était jamais arrivé...tel un Ulysse constamment en voyage, voguant sur les eaux d'une mer qui ne finit pas.

J'aime lire parce que c'est toujours pouvoir s'en aller ailleurs, et puis revenir au bout de quelques pages et avec soi des paysages lointains, des chants de sirènes et des trésors de sagesse; mais aussi et surtout le souvenir précieux d'une liberté dont on se dit que peu ont la chance de connaître..

J'aime lire parce que c'est avoir cette possibilité de parcourir en quelques heures des siècles et des siècles, et aller fouiller des destins, des silences, des amours et des ruines,…et puis se trouver heureux de revenir à soi dans son lit, marquer la page, refermer le livre et s'abandonner à un sommeil paisible.

J'aime lire parce que c'est ne plus jamais être seul; car on ouvre un livre comme on tombe amoureux: par désir, par complicité, par impatience...Et on peut ainsi toucher au silence et à la vérité dans une seule phrase, comme on trouverait la joie et le sommeil dans un seul corps.

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(Qui des passionnés de lecture ne connaît pas cette douce volupté qu'on éprouve quand on a en tête le titre d'un livre et qu'on se penche dessus pour la première fois, se délectant intérieurement à l'idée qu'on va enfin pouvoir le lire? 

N'est ce pas là, cette même tendre et douce joie que celle de trouver dans le sourire de ceux qu'on aime une raison suffisante pour vivre; et pouvoir ainsi se dire que quand bien même la vie serait encline à se vider à l'instant de toutes ses espérances, on est déjà sauvé...)

(P.S: Quel bonheur de ne pas avoir encore lu Moby Dick! )

jeudi 24 novembre 2011

44.

Est-ce ce manque de vie dans ma vie qui me fait tant parler du silence et de toutes ces "idioties" qui n'ajoutent rien au monde?

Oui, probablement...

En fait, je n'ai rien à raconter en particulier sur moi. Je suis un monsieur X comme des millions d'autres. Je passe mes journées assis devant un bureau et un ordinateur à attendre que finisse la journée. Je ne suis le jour qu'un des multiples rouages d'un système et le soir qu'un de ses multiples résidus; et écrire est bien la preuve que cette vie seule ne me suffit pas. Mais je n'ai pas de deuxième vie après le travail; sauf celle-là, écrire quelques bouts de phrases que je voudrais bien belles, intelligentes, et peut-être justes.

Pas d'aventures extraordinaires, pas de projets grandioses, pas de révélations spectaculaires, pas de voyages exotiques, pas d'amours torrides... Non, seulement le cours normal des choses...Comme celui du soleil qui, depuis toujours, se lève à l'est et se couche à l'ouest. Je n'ai jamais eu pourtant connaissance d'une histoire où le soleil se serait plaint de la routine de son existence,...pourquoi me plains-je alors de la mienne ? Parce que je n'ai rien d'un soleil justement. L'univers s'est refermé sur moi sans idéal et je ne luis pas de ma propre lumière...Et quoi donc pour m'éclairer?

...

Les lignes qui précèdent ne sont que l'écho d'un spleen un peu vain...et il me reste, après tout, le sourire bienveillant de la nuit. A bientôt.

mercredi 23 novembre 2011

43.

Mon diner cette nuit, c'est peu et beaucoup à la fois : un poisson et deux mandarines. Des nourritures terrestres de chez nous...comme celles qu'avait adoré le jeune A.Gide lorsqu'il débarqua à Tunis au début du siècle.

Manger peu pour apprendre à se suffire de peu....

La chair peut apprendre à se suffire de peu: Vin et volupté lui suffisent largement. Son plaisir est immédiat; et la satiété est vite atteinte. L'esprit par contre, ne se suffit pas du peu. Il a toujours faim et ne cesse jamais de réclamer sa nourriture; et il aime ainsi s'engraisser au fil des ans, et devenir lourd et pesant, jusqu'à, des fois, ne plus pouvoir bouger du tout.

Je constate après que des gens qui s'évertuent chaque soir à lancer leurs âmes au ciel, s'étonnent ensuite, de les voir chaque matin, leur retomber sur la tête...Ils ont oublié qu'ils pèsent autant que leurs cœurs pèsent.

42.

Tout ce que nous disons, pensons et imaginons ne peut être jamais plus que des frémissements de surface.

Ni idées, ni images, ni paroles...pas même le silence.

Le réel tout simplement, terriblement plat et réel; les choses muettes, les conversations sans suite, les loisirs communs, les besoins vitaux, manger, boire, dormir, parler, rêver; et la conscience nette que cela n'est pas un spectacle. Ne pas craindre qu'il finisse, ne pas espérer qu'il dure. Ne pas avoir d'opinions quant à ceci ou quant à cela. Être de bonne volonté, c'est à dire sans volonté propre, mais de volonté vraie. Penser moins et agir plus; simplement faire ce qui est à faire.

Oui; mais aussi constamment voir la surface en tant qu'elle est surface; personnages, habitudes, quotidiens, désirs, opinions, croyances, circonstances; simples frémissements sans consistance, s'en allant vers l'écume comme s'en vont les vagues sur la surface d'un océan intranquille.

dimanche 20 novembre 2011

41.

Aucune réalité ne dure en vérité d'un instant à l'autre; parce qu' il n'est tout simplement, jamais autre que MAINTENANT. Le millième de seconde d'avant est déjà passé, et le millième de seconde d'après n'est pas encore arrivé. Entre les deux il y a main/tenant. C'est réellement le seul instant que la main tient; tout le reste n'est qu'illusion. Sois présent.
40.

Soleil dominical, brise légère, café délicieux, livre rare, esprit serein...Le bonheur est simple...mais ne dure pas.

Je me fais souvent des bulles. Propres, nettes, sans microbes, sans déchets. Elles montent doucement en l'air puis finissent par éclater, et je tombe. Seul, lorsque j'habiterais la dernière bulle; la terre; je ne tomberais plus.

39.

Tu n'es pas celui qui parle. Tu es celui qui entend. Reste seul et écoutes.

vendredi 18 novembre 2011

38.

Pourquoi j'aime cette sculpture de Giacometti: "L'homme qui marche" ?  Parce qu'elle représente la nature exacte du mouvement de l'homme libre; une marche solitaire, digne et décidée vers sa fin. Et cet homme marche toujours à l'intérieur de lui-même.
37.

L'esprit est gouverné par les mêmes lois qui gouvernent l'univers. Comme la matière, il est, lui aussi, soumis à la gravitation. Le mouvement de la pensée est son inexorable chute. Il appelle le vide dans lequel il tombe: Le temps.

La méditation est l'arrêt de cette chute et la station de l'être sur le socle inébranlable du présent.

Quand ainsi on découvre la vastitude de l'espace intérieur de la conscience et l'ineptie de la représentation psychologique du temps; on ne peut plus prendre au sérieux les vicissitudes de la vie publique, temporelle, ordinaire; elle n'est qu'un JEU auquel on prend part, consciemment, tant qu'il est joyeux et paisible et qu'on quitte, consciemment aussi, dès qu'il dévie de son sens et qu'il devient morne et violent.
36.

Depuis le temps que les hommes pensent inventer toutes sortes de clés et ouvrir toutes sortes de portes, plus personne, à priori, ne doit être enfermé aujourd'hui... Et pourtant, n'entendez vous pas comme moi ce même cri  lancinant de l'Homme depuis ses origines: "Liberté, Liberté, Liberté...".

C'est à croire qu'à chaque fois qu'une porte s'ouvre, tout un peuple s'active à la refermer.
35.

Il y a ceux qui ont la certitude d'un sens ultime de la vie, sens le plus souvent dérivé d'une lecture mythologique et archaïque de l'existence humaine. Et Il y a ceux qui au contraire sont convaincus de l'absurdité totale de la vie et qui ont conclu qu'à défaut d'un sens donné, chacun est tenu de s'en créer un pour lui-même.

Moi, je milite pour le parti de l'incertitude. Je n'ai aucune certitude d'un sens particulier de la vie...Mais il est aussi clair qu'il m'aurait été impossible de vivre si à l'inverse, j'avais la certitude absolue de son non-sens.

Je ne peux vivre que parce que je ne sais pas. Et ce qui fait ultimement la valeur de toute idée qui me vient à l'esprit n'est pas qu'elle vienne m'affirmer une quelconque vérité et clore le débat, mais bien au contraire qu'elle puisse m'ouvrir un nouvel espace et m'inviter à le découvrir.
34.

Je ne parlerai pas ici de politique politicienne, de saillances médiatiques et autres potins du genre qui alimentent le moulin à bavardage de mes compatriotes aujourd'hui. Non, je parlerai d'autre chose; je parlerai de "l'individu qui s'éveille" contre "la société qui s'endort". C'est cela l'histoire éternelle; le printemps a toujours un même hiver à vaincre.

Aristote avait jadis professé que "l'Homme est un animal politique". Mais la politique ne s'est avéré être qu'une forme compliquée d'un grégarisme comme tous les autres. Descartes plus tard avait déclaré: "Cogito ergo sum". Mais la raison  ne s'est avéré être qu'un moyen de justifier toujours davantage, l'avidité de quelques uns au détriment de tous les autres.

J'aurais aimé voir ce qu'aurait été le monde si Aristote avait dit :"l'Homme est un animal amoureux". Et si Descartes avait dit: "Non cogito ergo sum"... N'aurait-il pas peut-être ainsi été meilleur si l'homme s'était défini par sa capacité à aimer, à espérer ou à méditer et non par par sa capacité à s'organiser, à croire ou à calculer...


mardi 15 novembre 2011

33.

Je suis né doué pour aimer. Seule cette passion m'a aveuglé et m'a fait perdre ma raison. Ni la ferveur spirituelle, ni le plaisir charnel, ni l'envie du gain ou de la réussite, rien ne m'a jamais plus possédé...que d'être amoureux d'une femme.
32.

En avril 1914, Paul Klee vint passer un court séjour en Tunisie. A son arrivée, l'intensité de la lumière et la vivacité des couleurs du pays l'avaient tellement ébloui qu'il s'en était déclaré possédé. Elles lui avaient carrément révélé son art. Un siècle est passé depuis; et quoique le soleil et les payasages sont encore les mêmes, la lumière s'est quelque peu obscurci et les couleurs quelque peu affadies. S'il revenait aujourd'hui, Klee ne dessinerait peut-être que des toiles grises...

Je ne suis moi-même ni peintre ni poète, j'aime pourtant à croire que c'est mon regard qui est en cause. Les couleurs de mon pays sont certainement toujours là, toujours aussi belles et vivaces; il faut juste que j'ouvre les yeux.

lundi 14 novembre 2011

31.

Dans la paix des profondeurs, que sait l'épave de la tempête? Rien. Toutes les tempêtes sont superficielles.
30.

Le prisonnier qui ne connaît que sa cellule s'imagine qu'il y a au delà des murs de vastes prés verdoyants baignés par le soleil à longueur de journée...Dehors, il se peut qu'il n'y ait que le désert...

Se heurter aux limites du langage, crée aussi une illusion de transcendance: un haut mur, et au delà, le rêve d'un silence universel et éloquent... Mais il se pourrait également que les limites de la langue définissent aussi la totalité de ce qu'il est possible de connaître.

Ici-bas, il ne faut pas rêver, il faut ouvrir des fenêtres dans les murs.
29.

Parfois, ne rien faire, mais sérieusement ne rien faire, ne serait-ce que pendant quelques secondes,  permet de saisir que toutes les façons on ne fait jamais rien.

Autant la servitude des croyants que la liberté des incroyants sont souvent plaisantes à considérer, autant il me semble qu'en réalité tout se fait sans eux, sans nous, sans personne enfin. Je en dis pas que nous sommes des marionnettes manipulées par de hautes mains; non, cela serait trop facile, je dis simplement qu'il n'y a pas de spectacle.

La vigilance de l'esprit, c'est la persévérance d'un funambule dans un cirque sans spectateurs et sans chapiteau, mais qui continue néanmoins à se refuser obstinément au sol, tout en sachant parfaitement qu'il y tombe au moindre coup de vent.

vendredi 11 novembre 2011

28.

Nous sommes toujours à l'an 1 de quelque chose. Les compteurs ne cessent de se remettre à zéro tout le temps : une déchéance, un déluge, un exode, une crucifixion, une hégire, une révolution, une guerre, une indépendance, une naissance, un doute, ...et puis un sourire. Puis vient la mort. Puis commence une autre histoire.

27.

Des rêves d'amour s'évadent parfois la nuit et se croisent en quelques contrées du ciel.
D'eux naît souvent un être qui regarde la terre et rêve d'y vivre. Des fois, il s'y fait son chemin, des fois non.
26.

Abd-el-Rahman III, premier calife omeyyade de Cordoue régna pendant cinquante ans.
Et son royaume connut de son temps une splendeur incomparée. Il eut tout: le pouvoir, les femmes, la richesse, la gloire,...tout ce dont un homme aurait pu rêver. Au soir de sa vie pourtant, il ne put compter que quatorze jours où il fut véritablement heureux.

Quatorze jours de bonheur pour cinquante années de règne...Qui dit mieux ?

jeudi 10 novembre 2011

25.

Je m'étais surpris à sourire tout seul, béatement; avec un sentiment de vivre qui se suffisait étrangement à lui-même..Je n'avais rien, je ne voulais rien et je me sentais immensément riche quand même...

Bien sûr, après, je me suis rappelé qu'il fallait s'occuper de la vaisselle.

mercredi 9 novembre 2011

24.

"Cinq notes suffisent pour détacher l'âme du corps".
Sans doute parlait-on d'une mélodie antique...
Une mélodie que jouait le vent dans un roseau tenu par un berger de la prime humanité. L'air y entrait d'une extrémité et c'était une nostalgie immémoriale qui ressortait de l'autre. Le secret de l'être, disait la chanson de Fayrouz...

L'âme humaine ne serait-elle pas cela en fin de compte: un mouvement d'air, une musique, un souffle divin dans un roseau d'argile...

23.

Il suffit parfois de croiser le regard d'un chat pour savoir que nos yeux d'humains ne savent pas voir. Il a deux morceaux de soleils dans les yeux; et nous sommes des aveugles à ses côtés.

Les humains ont parcontre des mains, de superbes mains, aux doigts longs, au toucher doux, aux gestes amples. Des mains qui, avant de servir à travailler, étaient essentiellement destinées à la caresse.

C'était le deal avec ce chat: un peu du soleil de ses yeux contre une caresse sur son dos.

mardi 8 novembre 2011

22.

Il y avait pleine lune aujourd'hui, et sa lumière dessinait autour d'elle un grand halo blanc qui contrastait avec le bleu sombre d'un ciel légèrement nuageux. Un peu vers la gauche, Venus apparaissait à l'intérieur du halo. On aurait dit un grain de beauté, un grain de beauté sur le visage Maryline de la Dame Nuit.

21.

Je ne m'indigne plus. J'ai perdu cette verve idéaliste qui me faisait rougir de rage lorsque je me trouvais confronté à la médiocrité indubitable du genre humain, la mienne et celle des autres, ici et ailleurs.

Je ne me soucie plus de l'avenir de l'espèce humaine, de l'injustice criante qui sépare les deux hémisphères du globe et encore moins de la guerre planétaire, inéluctable soit dit en passant, qui risque de survenir bientôt. Je me soucie peut-être encore un petit peu de l'avenir politique de ce pays, mais très légèrement, vraiment, juste le temps d'occuper une conversations ou deux avec les collègues.

Je ne sais même plus au nom de quoi je m'indignais auparavant. C'était à n'en pas douter du simple commentaire, drapé certes dans les beaux draps de l'idéalisme, mais c'était du simple commentaire quand même. Il s'avère que je n'ai pas de grandes idées et que je n'ai pas de principes immuables. Je prends ce qui est à prendre. Je donne ce qui est à donner. Je fais ce qu'il y a à faire. Je profite, Je vis tout simplement.

Il y a des Che, des Luther King et des Mandela un peu partout maintenant. Et je n'en suis pas un. Mes idées ne heurteront pas mes semblables s'ils daignent juste le reconnaître. Ils ne heurteront à la rigueur que les nouveaux  professionnels de l'indignation. A ceux là je demande quand même qu'ils ne se fassent pas d'illusion: je ne me situe nulle part, et me tiens à égale distance de la nostalgie d'hier et de l'espoir de demain.

L'ironie et le cynisme n'aident pas, je sais. Je paraîtrai désabusé, déçu...Mais je ne considère pas cela comme un aveu d'échec. Loin de là. Pour échouer, il aurait fallu vraiment  vouloir changer le monde. Mais force est de reconnaître que je ne l'ai jamais voulu.  Non, ce qui est arrivé, c'est seulement que j'ai grandi.

lundi 7 novembre 2011

20.

"La poésie est le premier millimètre au dessus de la terre". Tsvetaeva.
Et de ce fait, se situe de très loin au dessus de la politique.
19.

En plein cœur de la ville, j'ai vécu cette journée comme l'aurait vécu un ermite en Sibérie. Sans compagnie, sans bruit, sans chaleur. Juste moi en compagnie de moi-même. Un luxe, pourrait-on penser, dans une ville surpeuplée, bruyante et polluée. Mais je suis bientôt arrivé à une terrible conclusion: la chaleur humaine est et demeure encore irremplaçable.  La culture ne peut rien face à la solitude, la prière non plus, la nourriture encore moins, peut-être l'alcool...

J'ai plongé dans les eaux profondes de la solitude et j'ai respiré son silence inarticulé; j'ai médité à la roue du temps, à la souffrance ininterrompue des hommes, et à toutes ces péripéties, au demeurant futiles, qui peuplent nos existences. J'y voyais de plus en plus clair, d'une clarté de plus en plus  haute et de plus en plus profonde, mais j'avais aussi de plus en plus froid, un froid de plus en plus effroyable...

Qu'irais-je dire aux autres: "Sacrifiez votre paix illusoire; vous y verrez plus clair". Il faudra bien que je leur dise également : "Et vous mourrez aussi de froid". Non, les gens ne m'écouteraient pas et ils auraient raison de ne pas m'écouter; car il ne s'agit pas d'y voir clair, mais de vivre; et on ne vit qu'en se trompant.  La seule chose que je peux dire est que la vie n'est ni une fuite ni une quête, elle est relation. On ne vit pas seul; non, nous vivons tous ensemble et puis, c'est vrai, chacun meurt tout seul...

Quand on n'a pas de vie intérieure, c'est à dire pas de problèmes à résoudre; il faut des livres, beaucoup de livres. J'avais lu quelques dizaines de pages, puis je m'étais ennuyé. Ma conscience était encore bel et bien là, encore en train de roder autour de ma tête comme un chat affamé roderait autour de la jambe de son maître. Sa nourriture préférée est la chaleur humaine, celle de l'amour surtout, et des conversations intéressantes; je l'en prive depuis trop longtemps!

samedi 5 novembre 2011

18.

Je verse du café noir dans la tasse. Je lui rajoute un morceau de sucre qui s'y dilue doucement. Je sens mes yeux s'ouvrir à la lumière.

Dehors, le soleil s'active à éclairer le sol, les oiseaux du matin gazouillent allègrement et les arbres se délestent des dernières gouttes de rosée sur leurs feuilles. Les croissants chauds sortent du four, les moteurs des voitures démarrent en trombe et les premiers sifflets de la police commencent à retentir.

Je suis debout à ma fenêtre; je fais attention à la vie, au monde et à ce mouvement qui ne s'arrête jamais. C'est comme ça depuis des millions d'années: A chaque fois, la vie réussit à recycler la putridité de la nuit morte dans la beauté du jour naissant.

Cette exactitude d'être me fascine.

17.

Au nom de la Vie,
de la Femme,
et du Saint-Amour.

Amen.

vendredi 4 novembre 2011

16.

N'écrire que des phrases de montagne; des phrases haut placées, comme ce gîte en altitude, étroit, isolé, en proie au vent et à la pluie, mais qui offre au voyageur qui s'y abrite, la chaleur nécessaire à la nuit; et le lendemain matin, un superbe panorama de la vallée. Je voudrais que mes phrases puissent faire de même, et offrir aux âmes harassées par un long voyage la vérité nécessaire à la nuit, et un superbe panorama de la réalité, le lendemain.

15.

Je fais partie des 98% de la population de ce pays. Évidemment, dans ces 98%, il y a des degrés: je fais partie des 10% ou des 20% supérieurs (en termes matériels s'entend) : j'ai un travail, une maison, une assurance, une épargne, une voiture, etc... et il en va comme ça avec de moins en moins de choses, jusqu'au 10% inférieurs;  Mais en fin de compte, Nous nous rejoignons tous dans le fait que mangeons tous chaque soir à notre faim. Les 2% restants, c'est 1% qui se goinfrent et  1% qui meurent de faim.

Tôt ce matin, sur la route du travail, les voitures étaient arrêtés au feu; un mendiant, très vieux, grelottant de froid, ne parvenant même pas à se lever pour demander de l'argent, nous regardait passer. Que faire? Être ému de sa misère? Lui jeter une pièce? Lui promettre le royaume du ciel? Maudire l'injustice du système qui l'a amené à cet état ? Oui, tout ça à la fois; et en même temps, être conscient que cela ne change rien... Le feu passe au vert, les voitures s'éloignent.

Les bons sentiments font-ils bouger le monde? Je ne sais pas; il me semble que du matin au soir, il poursuit invariablement sa course folle; et ne tient pas compte de nos sentiments, il ne tient, peut-être, même pas compte de notre existence...

jeudi 3 novembre 2011

14.

Tout homme a en dessous des pieds, un abîme à la mesure de son ventre; et au dessus de la tête, un ciel à la mesure de son regard. Entre les deux, il a une terre à la mesure de son cœur.

13.

Les hommes n'ont pas voulu que la terre tourne autour du soleil...

J'utilise le mot "vouloir" non pas pour dire que certains n'aient pas admis cette évidence, mais pour dire que les hommes ne décident pas de ces choses là, ils ne font que les subir. Et c'est le cas de toutes les vérités essentielles.

La terre tourne; et par le jeu des jours et des nuits, ce qui commence finit. Pour le reste, je vois que les hommes sont toujours déchirés entre la chose et son contraire. Il faut néanmoins pour chacun qu'il choisisse son camp; quand bien même, il voit que les autres ont eux aussi raison, ou du moins, ont eux aussi des raisons pour être là où ils sont.

Car en fin de compte, il ne s'agit pas d'être sage, de comprendre l'inutilité d'une fausse dualité ou encore de vouloir y échapper. Non, ce qu'il faut c'est se rebeller et lutter...même si vu d'en haut, l'on lutte toujours pour rien; c'est peut-être pour cette seule raison d'ailleurs que ça en vaut la peine; ça donne un sens à la vie.

lundi 31 octobre 2011

12.

Oublie ce qui a été et ne pense pas à ce qui sera. Consacre ton esprit à cet instant présent.

Quand tu te sens chez toi, tu le sens parfaitement. Chacun de nous sait parfaitement quand tout est à sa place et qu'il est lui même à sa place. L'air, la terre, l'eau, le feu, les couleurs, les sons, les odeurs, les hommes, les femmes, tous les éléments le lui disent à chaque instant: Ici, tu es chez toi; là, tu n'es pas chez toi.

Au fond de la rue, je vois rougeoyer la lumière de la maison. Je marche et je respire le même air qu'ont respiré mes aïeuls voilà bien des siècles. Le son grave et lointain des vagues se cassant sur la plage arrive jusqu'à mes oreilles et l'odeur iodée de la mer se mêle dans mes narines à l'odeur de la terre humide. Je suis fait de la même poussière que la route sur la quelle je marche, et il me semble connaître les arbres qui la longent et que eux aussi me connaissent.

Ni la lumière, ni les vagues, ni les arbres, ni les étoiles ne sont les mêmes qu'il y a quelques années; tout a changé et tout change continuellement. Il demeure pourtant toujours intact quelque chose qui ressemble à une entente immémoriale entre tous ces éléments. C'est cet accord secret dont se souviennent ceux qui se sentent chez eux. Eux-aussi, à une époque lointaine, y avaient donné leur assentiment.

Hier, je fus ici et demain je le serais aussi. Sans aucun doute, je suis bien chez moi.

dimanche 30 octobre 2011

11.

Toujours croire en soi. Mais ne jamais se croire.

 10.

Qu'il a été difficile de savoir que la racine du mal se cachait au plus profond de nos êtres. Et en même temps quel soulagement de savoir qu'il est en nos mains de s'en défaire très simplement.

L'orgueil et la présomption, voilà le mal humain. Ils sont décelables dans tous les mouvements de l'âme. Et si nous leurs résistons, quelle atroce peine, ils nous infligent; le sentiment d'inutilité, le désespoir de la vie, la haine de soi et la haine des autres.

Se casser l'orgueil, et rester très vigilant à ce mouvement de l'âme qui des fois se loue et des fois se dénigre, toujours à tort. Se prosterner tout simplement.

mardi 18 octobre 2011

9.

Qui ne comprend pas mon silence, ne peut pas comprendre mes mots.
8.

Ma tête lourde trône sur mes épaules. Et ne me courbe le dos que son énorme poids. De quoi l’ai-je alourdi? Rien n’était pourtant digne d’être retenu, excepté la lumière d’un soleil absent… et sa lumière ne pèse pas.

Seul le silence me sied comme parole… jusqu’au silence de la nudité originelle, jusqu'à l'extinction de cette ardeur qui me consume l'esprit.

Il demeurera la lumière. Et le silence. Pour m'accompagner sur un chemin de vérité.


 7.

Il y a ce bébé devant moi et je le regarde me sourire.

Sa seule manière d'exister est de s'émerveiller de ce qu'il regarde autour de lui. Il se pose des milliers de questions sur ce qu'il voit: les formes, les couleurs, les mouvements, etc...Mais il ne se pose pas de question sur un quelconque contenu mental qui préexisterait chez lui. Il est totalement neuf et son esprit est absolument vide. Son cerveau ne lui sert qu'à faire fonctionner son corps et à capter les sensations d'un nouveau monde qui s'offre à lui.

La religion vraie est simple: c'est s'émerveiller de ce qu'il y a; pour les autres questions, il n'y a que le silence, non par refus décidé d'en parler mais parce que il se serait déjà éteint dans l'esprit tout intérêt à en débattre. Le vrai silence est la paix lucide de celui vit et qui voit. Peut-être que dans ce silence, le chercheur percevra une vérité qui lui était jusqu'à maintenant inconnue.


6.

Je rentre du travail. Le trafic est très dense. le soir commence à tomber et un gros soleil orange jette ses dernières ombres colorés sur la route. La lumière du crépuscule est extraordinairement apaisante. Je regarde devant moi: Le flot des voitures continue à avancer lentement.

Dans le silence, voilà ce que je vois: Ce qui se passe devant moi se passe éternellement.

Tout avance, bouge, moi, les voitures, les oiseaux, les arbres, les nuages.. mais le temps dans lequel prend place tout ce paysage mouvant, est comme aboli, ou plutôt comme si la même chose se passait éternellement.

Ce n'est pas cette impression, qu'on a tous plus ou moins souvent, du temps qu'on oublie parce qu'on n'en a plus conscience; c'est plutôt exactement l'inverse: je vois que ce qui est devant moi, et moi avec, nous sommes comme dans un temps éternel, ou plutôt comme dans un instant éternellement figé; mais où tout continue malgré tout d'exister et de se mouvoir.

La seule pensée, ou plutôt non pensée qui me vient à l'esprit (car ce n'est qu'un constat que je ne déduis de rien et dont je ne déduis rien) est: "Il y a ce qu'il y a. Il se passe ce qui se passe."

5.

L’ululement de la chouette et le hurlement lointain d’un chien errant habillent le silence nu de la nuit. Le son de mes pas, cheminant sur les pavés déserts, remonte à mes oreilles. Ils ont le rythme de la quiétude.

Dans ma tête, il n’ y a ni devant ni derrière, ni avant ni après; seulement ce qui est nécessaire au mouvement régulier de mes pieds au même rythme que les battements de mon cœur. Ma mémoire est inactive et ne consigne rien. Je ne pense peut-être à rien, ou peut-être que je pense à tout! En réalité, je pense qu’il n’y a, en cet instant, aucune nécessité à penser.

Je marchais seul et dans la citadelle de ma solitude mourait une souffrance...et doucement, y fleurissait un silence...
4.

Qui travaille pour sa vie, travaille pour sa mort. Celui qui ne veut pas mourir devra travailler pour ce qui en lui ne meurt pas.

Je regarde cette fourmi qui passe sous mes pieds, transportant diligemment quelques menus vivres vers la fourmilière. Elle me paraît bien humble et sérieuse, faisant silencieusement ce qu'elle a à faire; et je me dis : "Voilà! Elle a tout compris. Elle fait ce qu'elle a à faire en tant que fourmi, sans se soucier ni de l'éventuelle vérité ultime d'un Dieu-Fourmi éternel, ni de la vanité totale de sa misérable condition de fourmi éphémère."

Je pourrai l'écraser, là, maintenant, à l'instant, pour rien, juste pour l'insignifiance de ce geste dans le cours de ma vie, et l'insignifiance de ma vie dans le cours de l'histoire des hommes, et l'insignifiance de l'histoire des hommes dans le cours de la vie sur cette planète et l'insignifiance  de la vie sur cette planète dans le cours de l'existence de l'univers;... mais ce serait peine perdue.

Face à ce que, moi, je crois être son insignifiance absolue, cette fourmi n'aurait qu'à m'opposer, de son point de vue, sa condition relative de fourmi; et elle aura sans doute gagné, car rien n'aura pu empêcher, et ne serait-ce même que légèrement altérer, qu'elle ait fait honneur à sa condition de fourmi jusqu'à la dernière seconde. Et c'est, au contraire, ma seule impudence d'homme qui décrète l'insignifiance d'une fourmi sous ses pieds qui paraitra totalement absurde et déplacée.

Je ne l'ai pas écrasé; je l'ai laissé continué son chemin. Je me suis juste dit, en la voyant s'éloigner: Le destin de l'homme est de grandir. Le corps grandit dans le travail. L'esprit grandit dans l'étude. L'âme grandit dans l'amour. Puis, la mort cueille tout; et je ne pourrais lui opposer que mon silence. Est-ce lui qui en moi ne meurt pas ?
3.

La phrase la plus sage qu'un homme ait jamais prononcée est celle de Socrate: "Tout ce que je sais,c'est que je ne sais rien". Et en même temps, chacun devra à chaque instant de sa vie faire face à ce rien. Là est peut-être son seul devoir: en atteignant ce fond; se décider à vaincre le néant.

Il y a des choses que je peux affirmer à propos de moi-même et de ma vie, des choses qui ne me semblent pas porter en elles les germes de l'erreur et de la controverse comme il m'en est apparu pour toutes les autres questions de la vie, de l'univers et de tout le reste. ces choses là, je les sais, et dans ma vie d'homme, elles ne m'ont jamais déçu.

Ce ne sont ni la religion, ni l'argent, ni la patrie, ni le travail, ni tous les concepts creux des discours religieux, idéologues et politicards. Ces choses sont toutes arguties, querelles et faux débats. Ces choses là font tourner le monde.  Et ce monde n'est pas le mien.

Mes vérités sont plus simples. C'est la senteur florale d'un parfum, la beauté d'une femme, la lumière orange d'un crépuscule, le chant matinal d'un merle, la fraîcheur d'une pluie d'été...Et par dessus tout, le silence d'un ciel étoilé.

Le ciel ne ment pas. Vous me diriez "Mais que lui a tu demandé, pour savoir s'il mentait ou pas?" et je vous répondrai : "Rien. Je ne lui demande rien, justement. Il faut seulement que ces deux silences se répondent, pour qu'il puisse y avoir un début de dialogue."


Comparez le silence éternel du ciel à l'incessant flot de pensées de votre esprit, et réfléchissez bien à cette question: Qui dit vrai?
2.

J'ai décidé de trouver par moi-même une vérité sur laquelle il était possible de fonder ma vie.

J'ai étudié. Beaucoup.

J'ai voulu comprendre. J'ai lu l'histoire des nations et des peuples, les écrits des philosophes et des savants, les exemples des sages et les témoignages des prophètes; j'ai comparé, analysé, réfléchi et médité à beaucoup de ce qui a été dit et écrit depuis les temps anciens jusqu'à aujourd'hui. Mais tout ce que j'ai vu, c'est que des milliers d'années d'études diverses et variés n'ont pas fait avancé l'homme, ne serait-ce que d'un millimètre, sur la piste d'une réponse à ma question. J'ai vu que tout ce qui a été dit et tout ce qui sera dit a répondu ou répondra à d'autres questions, jamais à la mienne.

Heureusement, ma peine ne fut pas toute perdue. Et cette quête, même si elle n'avait pas atteint son objectif premier, a  eu bien d'autres fruits. Car à mesure que j'avançais, lire  m'avaient permis de me libérer de l'emprise de la foule et de l'époque, et de regagner petit à petit mon indépendance vis à vis des conditionnements de la société et de l'histoire. Ainsi, je pouvais de plus en plus me fier à mon propre sens du discernement et me forger mon propre avis sur plusieurs sujets, sans recourir à aucune autorité quelle qu'elle soit, religieuse, politique, ou philosophique.

Les péripéties et les exigences de cette quête m'avaient aussi permis de me libérer d'une autre manière. La solitude aidant, J'ai dû à maintes reprises, faire face à moi-même, et à ma vacuité. J'ai creusé jusqu'au sang, j'ai torturé mon âme, et lui ai fait avouer tous ses secrets. J'ai fait l'examen de ma conscience et me suis confessé à moi-même de toutes mes lâchetés et surtout de tous mes artifices pour les voiler et m'abuser. J'ai fait face à mes échecs et j'ai reconnu mes vanités. J'ai eu pitié de moi-même, j'ai eu honte de moi-même. Mon âme, à certains moments, en a été triste à en mourir...Mais je ne suis pas mort pour autant, ce qui s'est éteint, c'est le mensonge de mon orgueil.


Voilà où j'en suis aujourd'hui: Je sais peut-être certaines choses; mais de la vie, rien que je ne savais pas déjà à ma naissance. Ma conviction est telle que tous les mots de la terre, qu'ils soient profanes ou sacrés, ne pourront jamais me renseigner sur aucune vérité. La réalité est là, devant moi, aussi éclatante qu'un soleil d'été. Et tout ce que je sais ou crois savoir d'elle ne m'est que comme un arbre dont je peux manger les fruits mais qui ne m'est d'aucun secours quand je cherche de l'ombre.

Il ne me reste en définitive qu'à choisir entre l'erreur et l'ignorance; ou me résigner à croire en quelque chose en étant certain que c'est faux ou me résigner à mon incapacité totale à trouver une quelconque vérité.

Il y existe pourtant encore une troisième voie...
1.

Le silence est le privilège des dieux et des morts. Nul ne sait rien de Dieu. Nul ne sait rien de la Mort. Et nul ne sait rien de leur silence. Nous autres humains qui vivons, nous finissons toujours par parler, quand bien même notre unique chance de ne pas nous tromper serait de nous taire.

Nos mots, malheureusement, ne peuvent dire ni ce qui est, ni ce qui n'est pas. Ils ne disent ni les montagnes, ni les songes. Nous habitons un autre monde. Peut-être habitons-nous un intervalle entre les mondes.